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Rencontre avec Robert Igel

vendredi 23 septembre 2005, par Netsuke

Autodidacte passionné, Robert Igel, auteur de « Quand on parle du loup » [1], hante depuis 1992 les allées du parc animalier de Sainte-Croix, en Lorraine, dont il a observé avec une rigueur toute scientifique la meute de loups d’Europe. Pour loup.org, il a accepté de répondre à nos questions. Rencontre.

D’où vous vient votre passion des loups ?

Je déteste répondre à cette question, mais j’y réponds toujours. Je me suis dit que c’était peut-être parce que mon père avait des animaux, des chiens. Et puis la réponse était non. Je me suis dit que c’était peut-être parce j’avais eu des bergers allemands. Et non. J’ai réfléchi, et je me suis dit que c’était en fait une histoire de symbolique, de liberté et d’indépendance, de ce que je n’ai pas eu dans ma vie active. Une symbolique de l’indignité de la société humaine, qui massacre ce qui dérange, en l’occurrence la nature et les loups. Ce n’est pas une passion, mais une ardente volonté de remettre les choses à leur place par rapport à la société humaine, à laquelle j’ai beaucoup de reproches à faire.

Comment en êtes-vous arrivé à devenir un spécialiste des loups ?

J’allais souvent au parc du Gévaudan. C’est Ménatory qui m’a mis le pied à l’étrier. Mais ça faisait loin, et quand j’ai vu dans le journal que le parc de Sainte-Croix allait déplacer ses loups, je suis venu et j’ai rencontré Gérald Singer [2]. C’est parti comme ça. Ce qui m’a tout de suite enthousiasmé, c’est que dans ce petit enclos, j’ai vu pour la première fois une meute de loups. Si je n’avais vu que des loups, comme partout ailleurs, je serais peut-être reparti.

Parlez-moi de votre formation

Je suis un autodidacte. Ma formation théorique, je l’ai acquise dans les livres des plus grands biologistes. Ensuite, j’ai rencontré des biologistes, essentiellement en Italie, dans le parc des Abruzzes. Et puis il y a mes douze ans de formation ici, mes observations que je mettais toujours en relation avec ce que les biologistes décrivaient. Je confirmais à chaque fois les thèses des biologistes. C’était la preuve que la meute en enclos du parc de Sainte-Croix était identique dans son fonctionnement à une meute sauvage. J’ai même pu traduire les bouquins des biologistes en question, car je sentais leur sensibilité, j’étais en concordance avec eux. Boitani et Mech ont une grande capacité à se remettre en cause. Le loup a fait d’eux ce qu’ils sont devenus.

A Sainte-Croix, il y a deux groupes de loups. Avez-vous également étudié les loups blancs ou uniquement les loups d’Europe ?

Les loups blancs sont arrivés il y a trois ans. Ils sont très familiarisés, familiers ou hostiles, ils ne se comportent pas comme des loups. Le groupe constitué est arrivé tel quel d’un parc animalier, et il était déjà dans un état de non-structuration.

Combien de loups compte le parc et quelle superficie a chaque meute ?

Il y a onze loups d’Europe sur 1,2 hectare et douze loups blancs sur 75 ares.

Quel est votre plus beau souvenir de ces années au parc de Sainte-Croix ?

Mon plus beau souvenir, c’est quand j’ai accompagné mon premier groupe de visiteurs pour une nocturne. Quand ce soir-là j’étais seul près de l’enclos. Je suis même tombé la tête dans l’eau ! Et ils se sont mis à hurler. C’était un très fort moment d’émotion. Le moment le plus dur, ça a été la mort du dominant, en 1997. Mais j’ai quand même eu le privilège de l’enterrer...

J’ai cru comprendre en vous entendant décortiquer l’historique de la meute du parc qu’il était plus difficile de garder un loup en captivité - dans un parc s’entend - qu’un autre animal. En raison notamment des impératifs liés à la structure « meute ». Est-ce exact ?

Dans la nature, chaque loup est potentiellement dominant. Il suffit qu’il s’en aille pour pouvoir le devenir. Un dominant dans la nature s’installe pour un ou deux ans. En enclos, il s’installe pour huit-dix ans. Ce qui déstructure les meutes, c’est la longévité. Mais il faudrait peut-être que je m’intéresse aux cerfs pour voir comment ça fonctionne précisément !

Dans votre livre, vous décrivez la meute, ses personnalités marquantes, les interactions entre les individus : pensez-vous que les loups, ou d’autres animaux, puissent être doués de sympathie ou d’empathie ?

Je ne vais pas mettre d’identité sur les émotions, mais de l’émotion, oui, il y en a. A quel degré le loup ressent de la joie ou développe de l’altruisme, ce n’est pas mesurable, mais c’est observable. Le danger, c’est de se tromper dans l’interprétation. Un loup ressent de l’émotion, tous les mammifères ressentent des émotions. Les études les plus poussées sont sur les primates, mais finalement, les loups ne sont pas si éloignés. Et oui, les comportements des loups peuvent être dictés par des stimuli internes, pas seulement externes. Un loup peut avoir une émotion et une attitude qui découle de cette émotion.

Personnellement, j’ai beaucoup apprécié que dans votre livre, vous preniez parti contre le dénigrement de l’anthropomorphisme.

La difficulté réside dans le fait que pour traduire les émotions des animaux, on utilise forcément des mots, du langage humain. On parle alors d’anthropomorphisme. Mais on n’a pas de langage adapté pour décrire ça. On utilise des mots humains comme « sympathie », « joie », « camaraderie », car on n’a pas d’autres mots. Pourtant, chaque loup a sa personnalité. Et l’avantage de cette pensée-là, c’est que quand vous arrivez à personnaliser chaque individu, vous développez forcément du respect pour chacun d’entre eux.

Que pensez-vous de ce qui se passe en ce moment en France - plan de Nelly Olin, abattage de deux loups ces derniers mois ?

Je conteste les abattages de loups, non pas sur le principe, mais sur les arguments qui les accompagnent. Je conteste l’aspect illégal d’une décision gouvernementale. Le fait d’autoriser à tuer 6 loups dans l’arc alpin en 2005, ça apparaît peut-être comme une solution pour permettre aux éleveurs de mieux vivre. Mais ça ne les apaise même pas. C’est juste politique. J’appelle ça du braconnage. En revanche, s’il faut abattre des loups dans le cadre d’une vraie gestion à long terme, je n’ai rien contre. Je voudrais juste que celui qui tue un loup soit malheureux de le faire.

Comment voyez-vous l’avenir du loup en Europe occidentale, et plus précisément en France ?

Très favorable. Même en France. Malgré toutes mes hostilités envers la société humaine. Les humains sont piégés. Quand ils auront tué 80 loups, 80 autres reviendront. Ils continueront à occuper le territoire. Sincèrement, je ne suis pas pessimiste sur l’avenir du loup en France. Il y a 6 milliards d’humains, 250 000 loups. Les loups n’ont pas bouffé les humains et les humains n’ont pas exterminé les loups. Il y a 50 ans, les 60 loups ne seraient pas revenus. Les mentalités ont évolué. On a une chance magnifique en France d’avoir, en 13 ans de temps, réussi le retour du loup. Et chaque loup qui meurt apporte sa part dans l’extension future. Aucun loup ne meurt pour rien car il fait avancer le débat. Nous n’avons pas besoin des loups pour vivre, mais nous avons besoin de sauver le loup car nous avons besoin des qualités humaines nécessaires à sa survie. C’est de ces qualités-là que nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes. Il faut se battre pour les loups pour devenir des humains.

Le loup semble n’être qu’un révélateur des peurs et des fantasmagories humaines, le loup réel étant bien loin des préoccupations des gens, détracteurs ou amateurs. Ainsi, la manière d’envisager le retour du prédateur en France : s’il tue un mouton c’est l’émeute, mais si un chien errant tue un mouton, il ne se passe rien, pas plus s’il faut abattre « préventivement » des milliers d’ovins pour cause de fièvre aphteuse. Pourquoi cette cristallisation des éleveurs autour du loup ?

Ils se sont fourvoyés. Ils devraient dire merci au loup de leur avoir permis de mettre leurs difficultés en exergue. Mais avant de lui dire merci, il faudrait qu’ils le respectent. Depuis que le loup est là, on parle des difficultés des éleveurs. Mais ils n’en ont pas conscience. Pourtant, le loup est là, et il faut faire avec. Quand les troupeaux sont bien protégés, la prédation est faible. Il est difficile de concevoir le rapport entre leurs cris d’éleveurs et la réalité des chiffres (moins de 1% par troupeau). Entre les maladies et les morts-nés, les éleveurs perdent 700 000 bêtes chaque année. Et seulement 2000 sous les crocs du loup. Mais ce qui est réel, ce sont les contraintes que le loup impose aux éleveurs, sans qu’on leur en donne les moyens.
Rober Igel lors des "premières rencontres de la meute"
Les défenseurs du loup évoquent la situation en Espagne en Italie, visiblement plus favorable au prédateur. Mais les détracteurs disent que ce n’est pas vrai et que seuls les défenseurs du loup invoquent la situation transalpine ou transpyrénéenne. Avez-vous des informations à ce sujet, fiables et documentées ?

En Italie, 15 à 18% des loups sont braconnés. Mais cela n’empêche pas les loups de continuer à occuper les territoires.

Question subsidiaire (et clin d’œil humoristique, quoique...) : Qu’avez-vous contre Hélène Grimaud ?

Rien. Elle fait partie des gens qui ne me plaisent pas, d’instinct. Les choses que j’ai apprises avec les loups, c’est la patience, la capacité d’observation et l’intuition. Hélène Grimaud fait partie de ces gens qui se servent des loups pour parler d’eux. Je préfère les gens qui se servent d’eux pour parler du loup.

Notes

[1Quand on parle du Loup, éditions Serpenoises

[2Le fondateur du parc de Sainte-Croix. Depuis, ses deux fils ont repris la gestion du lieu.

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