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Qui a peur du grand méchant loup ?

lundi 12 mai 2003, par Fabien Gruhier

Emoi chez les bergers des montagnes. Hier animal sauvage en voie de disparition, le loup revient dans nos contrées, au grand dam des éleveurs de moutons. Mais faut-il s’affoler ?

Heureusement qu’il y a les Suisses et leur aimable neutralité, qui, en l’occurrence, ne les empêche pas de parler. Car en France, parmi les spécialistes du loup, c’est silence radio depuis novembre dernier : sous prétexte « qu’on n’a pas le droit d’influencer » l’enquête d’une commission parlementaire (qui opère dans le plus grand secret et devrait enfin publier ses conclusions « vers le 20 mai »), chacun se tait. La question cruciale est la suivante : le retour du grand méchant loup, que l’on constate depuis une dizaine d’années dans les départements de l’arc alpin, est-il un phénomène naturel ? Ou bien l’effet d’une réintroduction délibérée, artificielle - alors forcément clandestine et passée inaperçue quoique massive, et ayant fait usage de gros moyens ? Dans le premier cas, le loup, Canis lupus, relève de la Convention de Berne, qui protège les animaux en voie de disparition, rendant son abattage passible d’une lourde amende assortie d’une peine de prison ferme. Dans le second cas, il s’agirait d’un nuisible, qu’on aurait le droit de tirer à vue, comme au bon vieux temps que certains regrettent.
« C’est une question idiote, qu’on n’a même pas le droit de se poser, tranche à haute voix le professeur Nicolas Perrin (Institut d’Ecologie de l’université de Lausanne. Car toutes les études, toutes les analyses génétiques le démontrent de manière évidente : les loups repérés dans les Alpes françaises - et suisses aussi - proviennent de l’expansion, tout à fait naturelle et spontanée, de meutes de loups italiens en surnombre dans leurs territoires. » Toutes les études confortent cette vision des choses, notamment le suivi géographique et démographique de la « colonisation par bonds » qui, selon les spécialistes, caractérise le loup : cet animal, en effet, ne s’annexe pas de nouveaux territoires de proche en proche, comme fait par exemple le lynx. Mais de jeunes mâles partent discrètement en éclaireurs, éventuellement très loin - étant capables de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Puis, tels des colons humains, lorsqu’ils ont jugé une zone assez propice, ils s’en retournent chercher des femelles. Tel est bien le processus en cours, notamment, dans les Alpes françaises et suisses - où l’on vient d’ailleurs d’observer une première louve, preuve d’une installation définitive, alors que, jusqu’en 2001, les Canis lupus helvètes étaient tous des mâles venus en éclaireurs.

Or, assure le professeur Perrin, « les loups qui s’installent peuvent provenir de contrées très distantes » ; par exemple des Apennins ou des Abruzzes, et après avoir traversé incognito la région de Turin. « Le loup reste très facilement invisible dans les régions intermédiaires, ne laissant aucune trace, sauf ses crottes. Mais comment les retrouver, sauf à passer des milliers de kilomètres carrés au peigne fin ? » Les scientifiques français ne disent pas autre chose, même si c’est actuellement off the record. Dans ces conditions, on voit mal comment le rapport attendu le 20 mai pourrait, sans ridicule, donner satisfaction aux agriculteurs électeurs de Christian Estrosi, député des Alpes-Maritimes et président de la commission parlementaire sur les méfaits du loup.

Ces méfaits sont, comme les loups, en augmentation : Florent Favier, du ministère de l’Environnement, a (chiffre encore provisoire) comptabilisé 570 attaques de troupeaux en 2002, contre 372 en 2001. Avec un total de 2 304 brebis tuées (contre 1 830 l’année précédente). Il faut toutefois noter que la plus grande partie de cette macabre différence, en terme de mortalité ovine d’une année sur l’autre, est imputable à l’hécatombe survenue le 20 juillet 2002 sur la commune du Moulinet, dans le parc naturel du Mercantour (Alpes-Maritimes) : alors, affolées par l’attaque de deux loups, pas moins de 407 brebis se sont écrasées au fond d’un ravin. Dans le tas de cadavres, on a trouvé six animaux qui avaient été mordus, et un seul à moitié dévoré : les loups eux-mêmes ont dû être surpris par l’ampleur de la catastrophe, qui a certainement dépassé toutes leurs espérances...


Car, off the record ou pas, les spécialistes sont là aussi d’accord : contrairement au chien, le loup ne tue que pour se nourrir, pas « pour jouer » ni par plaisir. En conséquence, admet Florent Favier, « à chaque attaque les loups tuent beaucoup moins que les chiens ». Selon les associations écologiques, dans l’ensemble des départements alpins français, au moins 15 000 ovins seraient chaque année victimes de chiens errants. Comme, en plus, la mortalité normale en alpage estival touche environ 25 000 brebis, et que souvent une épidémie de brucellose oblige à en abattre plusieurs milliers, on voit que le total des 2 304 victimes du loup (chiffre exceptionnel, incluant la catastrophe du Moulinet) doit être relativisé.

Mais au fait, ces loups - d’origine italienne attestée, dont l’expansion démographique se conforme à tout ce qu’on sait des lois naturelles de la dynamique des populations animales -, bref, ces loups « français », combien sont-ils ? « A la fin 2002, tous les critères pris en compte permettent de dire qu’il y a au moins 27 loups établis dans les Alpes, répartis en une dizaine de meutes, répond Florent Favier. C’est un chiffre minimal. On n’a aucun moyen d’établir une fourchette supérieure. » Pour les Alpes suisses, le professeur Perrin estime la population « entre 12 et 15 animaux ». En vertu d’une curieuse dérogation helvète, « à partir d’un certain nombre de moutons égorgés », il arrive que l’on organise une battue, pour tuer un loup, pas plus. « Cela permet de calmer les gens, dit Nicolas Perrin. Ensuite, des analyses poussées sont effectuées : ADN des crottes, de la bave, des poils, observation des empreintes, comparaison de la dentition avec les morsures, etc. Cela montre en général que le loup abattu n’était pas l’agresseur. Que c’était donc un innocent. Mais les éleveurs de brebis ont parfois besoin du sacrifice d’un loup... bouc émissaire. »

Reste que l’on compte pas moins de 500 loups en Italie, environ 1 500 en Espagne, et que, malgré des dégâts occasionnels - indemnisés -, ces prédateurs immémoriaux n’y paraissent pas incompatibles avec le pastoralisme et l’élevage ovin. Bergers, aides bergers, chiens de berger, enclos protégés pour les regroupements nocturnes, etc. : les solutions existent. Là, il est vrai, on se heurte à la très médiocre rentabilité de ces sympathiques activités traditionnelles. S’il est vrai que, comme l’affirment les éleveurs, la tonte des moutons coûte environ sept fois plus cher que ce que rapporte la vente de la laine ; s’il est vrai qu’il faut au moins un cheptel de 500 moutons pour nourrir une seule personne ; alors, en effet, il semble bien difficile d’investir et de payer des gardiens de troupeaux. Mais est-ce la faute du loup ? Et son extermination réglerait-elle le problème ?

P.-S.

Source : Article publié dans Le Nouvel Observateur

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