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Quand on parle du loup...

jeudi 23 décembre 2004, par Patrick Piro

Depuis quelques années, le loup est de retour en France. Sa présence dans les Alpes du Sud suscite la colère des éleveurs. Mais la question du loup, c’est plus qu ?une histoire de brebis égorgées. C’est une « affaire d’État », un problème politique, qui met au jour les difficultés du monde rural, et symbolise ce conflit entre l’attirance pour le sauvage et le désir de dominer la nature. Le loup, c’est aussi un ensemble de mythes et un long patrimoine littéraire. Du « grand méchant loup » des contes de jadis aux « loups victimes » d’aujourd’hui, la société a évolué. Loups réels ou de légende, ils sont tous dans ce dossier.

L’homme est un loup pour l’homme », disait Plaute : la tradition nous l’indique, ce prédateur est un concept politique, explique Patrick Degeorges, doctorant en sociologie politique à Metz. Le loup représente toujours « l’autre » d’un ordre civilisé, qui fonde sa cohésion sur l’exclusion de l’indésirable. Intenses et durables, les conflits liés au loup en France ne s’expliquent pas par les seuls dommages qu’il occasionne. Le loup masque des revendications d’ordre stratégique, il est une « affaire d’État ».

Avant le retour de l’animal, deux mondes aux visions de la nature antagonistes parvenaient à s’éviter, au prix d’une délimitation plus ou moins tacite de leurs territoires, note Isabelle Mauz, chercheuse au Cemagref de Grenoble (un centre de recherche dans les domaines des milieux montagnards sensibles) : d’un côté les naturalistes, les protecteurs de la nature et les jeunes gardes-moniteurs des parcs nationaux ; de l’autre, les éleveurs, les chasseurs et les gardes-moniteurs « première génération ». La volonté de protéger une population lupine viable et permanente a entraîné une remise en question de ces frontières anciennes, et déclenché une bataille où les camps, agrégeant des alliés (élus, syndicats, administrations, médias), forment des réseaux dont l’étendue dépasse celle des zones à loups. L’animal a mis les pattes dans le plat et ne laisse personne indifférent. Chacun, désormais « lycophile » ou « lycophobe », estime son sort lié à celui du loup, analyse Isabelle Mauz.

Du côté des pro-loup [1], l’animal, porteur d’une charge symbolique forte, est devenu le principal emblème d’une nature sauvage retrouvée. Écologiquement, c’est une espèce dite « parapluie » : par sa prédation, elle exerce une régulation sur des populations de grands ongulés actuellement explosives (cerfs, chevreuils, chamois, etc.), et, en cascade, sur plusieurs autres espèces. Le loup étant un révélateur de la robustesse des écosystèmes, sa protection est un enjeu prioritaire pour le maintien de la biodiversité, expliquent ses défenseurs. Ils perçoivent souvent l’opposition des éleveurs comme corporatiste, contrecarrant la sauvegarde d’un patrimoine commun. À plus forte raison lorsque certains refusent d’adopter les mesures de prévention et de protection mises à leur disposition, « parce que cela reviendrait à entériner la légitimité de la présence du loup ».

Il s’agit aussi de la réactivation de l’ancienne bataille pour une meilleure protection de la nature dans les parcs nationaux, observe Patrick Degeorges. Les écologistes craignent notamment les dérives potentielles d’une réforme de leur statut, prévue pour mai prochain, et qui vise à octroyer plus de « flexibilité » à leurs gestionnaires, afin notamment de mieux prendre en compte les particularités locales. Créés, pour le premier, en 1963 (parc de la Vanoise), les parcs nationaux étaient le fruit d’une volonté de l’État. Avec la préservation des espèces remarquables pour mission prioritaire, ils étaient censés disposer d’une « zone centrale » dépourvue d’activités humaines. Ce qui n’est le cas, en pratique, que dans le parc national des Écrins, du fait de l’inaccessibilité de ses hauteurs centrales. Dans le parc du Mercantour, qui accueille probablement plus de la moitié des loups de France, plusieurs milliers de moutons montent chaque année en estive, de juin à septembre.

« Cependant, en brandissant très haut l’étendard de la protection du prédateur, les associations font peut-être un pari risqué pour la crédibilité de leur combat », avertit Patrick Degeorges. En effet, les meutes, à mesure qu’elles essaiment, « exportent » les mesures de protection dont elles bénéficient. « Par effet mécanique, on verra croître le budget des mesures de prévention, de protection et d’indemnisation que l’État accorde aux éleveurs sur chaque territoire que colonise l’animal... » Alors que l’opinion publique nationale est aujourd’hui globalement favorable au loup, ne risque-t-elle pas de se retourner ? « Indépendamment des effectifs et des dommages causés, son retour pourrait bientôt être qualifié "d’invasion biologique", péril que mesure en particulier son coût pour la société. »

Bien que le loup soit protégé par la directive européenne « Habitats », l’État joue à fond de l’espace de dérogation qu’autorise le texte, sa responsabilité consistant à « assurer un état de conservation favorable aux populations des espèces ». C’est-à-dire : combien d’animaux, sur quels territoires ? Débat central, mais l’espèce, si elle reste en situation « fragile » en France, n’est pas en voie de disparition. Pour les écologistes, il convient de considérer, par précaution, la fourchette basse des estimations, à savoir 37 animaux. Dans le camp des éleveurs, on considère qu’il y aurait entre 80 et 120 loups : dans les alpages, le prédateur est sans conteste un intrus, nuisible et sanguinaire, provoquant des carnages dans les troupeaux.

La profession du pastoralisme a vu débarquer l’animal dans un contexte de crise profonde. La goutte qui fait déborder le vase... Mais, estime Farid Benhammou, géographe de l’École nationale du génie rural des eaux et des forêts (Engref), qui étudie les conflits du loup depuis 1998, le loup agit surtout comme paravent des difficultés récurrentes de l’élevage de montagne : une activité très peu rentable, sous perfusion ­ en moyenne, 80 % du revenu brut des éleveurs provient des subventions ­, soumise à la pression des marchés et à l’incohérence de la Politique agricole commune (PAC). Les bas prix du mouton ­ notamment celui du concurrent néo-zélandais ­ ont poussé les éleveurs à une course en avant : les cheptels augmentent et sont de moins en moins gardés, pour réduire les frais, et restent jusqu’à dix mois en pâturage dans les Alpes du Sud. « Nous apportons au loup son garde-manger », dramatisent les éleveurs.

S’ils occasionnent de réelles situations de détresse, les dégâts du prédateur ­ 2 800 moutons tués en 2002 ­ sont pourtant loin d’être une calamité majeure. Les maladies, les intempéries ­ qui peuvent provoquer des chutes d’ovins du haut des barres rocheuses ­, et les chiens divagants, aux attaques souvent passées sous silence, sont des dizaines de fois plus meurtriers que le loup. « L’animal, qui incarne le malaise en chair et en os ­ et en cadavres de brebis ­, est un formidable bouc émissaire, résume Farid Benhammou. Car on peut tuer le loup, mais pas la PAC, ni les orages, ni la brucellose. Pourtant, sa disparition ne résoudrait aucun des problèmes de l’agro-pastoralisme. »

Instrumentalisé, le loup est présenté par la profession comme un facteur d’abandon des exploitations, et donc un péril pour l’un des enjeux officiellement affichés par la politique agricole : la lutte contre le déclin rural dans les zones périphériques et marginalisées. Il est devenu l’otage d’un « quitte ou double » mis en scène par des slogans radicaux : « Le loup ou l’homme », « Le prédateur est incompatible avec l’élevage », « Sans nous, la montagne devient un désert », etc. « L’animal serait une sorte d’arme "biologique" pour éradiquer définitivement le pastoralisme, résume Patrick Degeorges. Pour les éleveurs de montagne, qui n’ont pourtant jamais été aussi audibles depuis qu’il est de retour, le loup sert à défendre le primat de l’agriculture contre certains enjeux environnementaux. »

Tels qu’ils sont portés par les écologistes, à tout le moins. Car, comme le fait remarquer Farid Benhammou, la profession agricole s’est appliquée à retourner contre ces derniers l’argument de la défense de la nature. En effet, avec l’évolution de la PAC, les subventions aux agriculteurs sont désormais conditionnées à l’accomplissement d’une mission environnementale : l’entretien des paysages et la protection de la biodiversité. Un contrat de service public, expliquent les éleveurs de montagne, qui réfutent dans la foulée la tare corporatiste de leur combat : le passage des troupeaux maintient les milieux ouverts, condition de la survie de végétaux de prairies rares et d’une petite faune, qui disparaissent dès que la broussaille et les arbres reconquièrent le terrain.

Au-delà du débat sur l’avenir de l’agriculture de montagne ­ veut-on conserver aux espaces ruraux leur fonction économique et sociale actuelle, ou bien les transformer en espaces récréatifs ? ­, c’est aussi la priorité de l’État en matière de sauvegarde de la biodiversité qui est en question. La présence du loup est la conséquence d’un déclin agricole correspondant à l’appauvrissement de milieux ouverts, qui constituent la moitié des zones d’intérêt listées au titre de la directive « Habitats », et dont la richesse, notamment pour la flore, dépend du maintien du pâturage. Le dilemme ne se résoudra pas avec la délimitation d’aires d’exclusion du loup ­ le « zonage » : par sa mobilité et son naturel conquérant, l’espèce bouscule le principe d’une gestion de la biodiversité par « réserves naturelles », sauf à disposer, comme en Amérique du Nord par exemple, de très grands parcs. « Au bout du compte, voudra-t-on protéger des paysages ou des dynamiques naturelles ? », interroge Patrick Degeorges. Le piège du loup, grand perturbateur d’ordonnancements, se referme sur l’homme...

Voir en ligne : http://www.politis.fr/article1191.html

Notes

[1Où l’on retrouve de nombreuses associations : Ferus (fusion du Groupe loup France et de l’association Artus), l’Association pour la protection des animaux sauvage (Aspas), la Société protectrice des animaux (SPA), France nature environnement (FNE), la ligue Roc, le WWF-France.

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