Accueil > Sur la piste du loup > Pourquoi vivre en meute ?

Pourquoi vivre en meute ?

ETHOLOGIE

jeudi 10 février 2005, par Loïc

Un des aspects particuliers de la vie du loup est la meute. Les loups sont des animaux profondément sociaux : ils naissent à l’intérieur d’une véritable famille où chaque membre contribue à les nourrir et à les éduquer, ils chassent, ils jouent ensemble. Leur existence naturelle se définit dans ce groupe ; un départ est toujours subi ou provoqué par une cause majeure (manque de nourriture, lutte pour la dominance et la reproduction). Un solitaire recherchera alors par la suite la compagnie d’une meute voisine ou d’un congénère pour former son propre clan.

Comparés à d’autres mammifères, les loups lorsqu’ils quittent le cocon familial le font en moyenne tardivement (10 à 54 mois après leur naissance). Pourquoi les jeunes ne quittent ils pas leurs parents au bout de 2 ans lorsqu’une nouvelle portée arrive et que d’autres bouches sont à nourrir ? Ils pourraient survivre seuls au bout de 4 mois, leurs crocs définitifs sont en place à 7 mois, la structure osseuse à 1 an et enfin, certains sont capables de se reproduire à 10 mois... Alors plus généralement, pourquoi les loups vivent ils en meute ?

1re raison : Le soin aux louveteaux

Lorsque le milieu de vie le permet, plusieurs générations de louveteaux sont observables
dans une même meute. La naissance des louveteaux est un évènement où chaque membre de la famille participe : toutes les femelles capables entrent dans un état de pseudo gestation et peuvent allaiter les petits même s’ils ne sont pas d’elles. En même temps, chaque membre peut régurgiter de la nourriture lorsqu’un louveteau le sollicite (en lui mordillant le museau).

Mais la croissance des louveteaux est cependant inégale, à plus forte raison lorsque plusieurs louves ont eu une portée (ce qui se produit exceptionnellement dans les grands espaces sauvages tels que les parcs nationaux aux Etats Unis) et que chaque louveteau n’a pas eu la même quantité d’aliments que son frère pour grandir. Ainsi la capacité à se reproduire est elle atteinte à 10 mois au plus tôt et 3 ans au plus tard (les loups ne sont pas totalement mature sexuellement avant 5 ans). Rester dans la meute est donc un moyen pour le jeune de grandir en restant au soin de ses parents. Réciproquement, les parents garantissent ainsi leur « investissement » de départ en prenant soin de lui (les loups ont besoin de plus d’énergie en période de reproduction).

De plus, côtoyer ses parents plus longtemps est un bon moyen pour le louveteau d’acquérir des comportements de chasse plus fins, plus adaptés vis-à-vis de ses proies et qui ne lui seraient pas innés : il profite de leur l’expérience.

2e raison : La chasse

Chasser en groupe permet d’attraper de plus grosses proies. On observe que plus la meute est grande, plus elle a tendance à prédater de grandes proies :

Proie principale Nb de meutes étudiées Nombre moyen de loups par meute Nombre maximum de loups par meute Référence
Cerf de Virginie 78 4,9 17 Mech 1986
Cerf de Virginie 35 7,3 13 Fuller 1989b
Elan 48 6,6 14 Mech 1986
Elan 50 7,5 18(22) Thurber & Peterson 1993
Elan / Caribou 106 9,1 29 Mech et al. 1998
Bison 206 9,4 42 Carbyn et al. 1993
Détritus 24 3,6 7 Boitani & Zimen 1976
Détritus / petits animaux 21 3,4 7 Mendelson 1982

Les loups sont partisans du moindre effort : ils sont opportunistes et s’attaquent à des proies qui leur rapporteront le plus d’énergie pour le moins de dépense physique possible (et qui dit moins de dépense physique dit aussi moins de besoins alimentaires dans l’immédiat). Etre en groupe leur permet de coopérer ensemble et de conjuguer leurs aptitudes voire d’utiliser des stratégies de groupe pour chasser.
Cependant, il faut garder à l’esprit que :

  • Les loups solitaires ou en couple sont tout de même capables de se nourrir de grosses proies (cas de prédation sur les élans observés), ce qui leur donne l’énergie suffisante ensuite pour agrandir la meute.
  • Lors d’une chasse, tous les membres n’ont pas un rôle significatif. Par exemple, les louveteaux de 7 mois en apprentissage suivent leurs parents mais ne participent pas à la mise à mort.
  • En hiver et particulièrement dans le cas de grosses meutes, certains membres restent en arrière, retournent vers d’anciennes proies tuées ou se dispersent temporairement. Parfois même la meute se divise en plusieurs groupes de chasse.

On pourrait croire que le loup qui vit en meute se nourrit plus que le loup solitaire. En pratique, un loup solitaire aura à tuer davantage de proies qu’une meute de 5 loups n’aura à en tuer pour chacun des membres. D’après une étude effectuée sur l’Ile Royale (Thurber & Peterson 1993), un loup solitaire absorbe en moyenne 9,6 kg de viande / jour. Ce chiffre décroît pour atteindre 5 kg de viande / jour pour un loup d’une meute de 15 individus. Ces ratios démontrent une « rentabilité » des efforts en groupe. Il faut rappeler aussi que dans une meute, c’est le chef qui décide du début et de la fin d’une chasse. C’est aussi lui qui a le privilège de se nourrir en premier et ainsi de suite suivant la hiérarchie de la meute, le dernier espérant que les restes soient suffisamment importants pour le nourrir.

3e raison : le partage du surplus

Lorsque la meute attrape une grosse proie, un surplus de nourriture est ponctuellement
sisponible, qui peut être mis à disposition des louveteaux. La nourriture ne doit pas être abandonnée aux concurrents :
Une guerre a lieu entre prédateurs tels que coyotes, ours ou corbeaux (surtout en hiver pour la survie), la leur abandonner reviendrait alors à fortifier leur population. Il y a aussi les insectes, bactéries et autres détritivores qui s’occupent de la viande si elle n’est pas consommée rapidement. Comme cité dans le point 1, la meute peut élever sa progéniture en lui fournissant régulièrement de la nourriture tout en garantissant sa sécurité. Les parents donnent à manger à leurs enfants tant que cela est supportable pour eux.

Cependant, ceci n’est valable que lorsque de grosses proies sont tuées. En Israël ou en Italie où de telles ressources ne sont pas disponibles (peu d’ongulés, le régime alimentaire se base sur les détritus et petits animaux, et il faut compter avec la présence de l’homme), les meutes sont limitées aux parents et à une génération de louveteaux ; les louvarts se dispersent rapidement pour rechercher leur propre territoire et nourriture. Ainsi la quantité de nourriture accessible et distribuée serait le premier déterminant de la taille de la meute. Ce qui expliquerait aussi (point 2) pourquoi de petits groupes pourraient chasser de grosses proies. Les grandes proies permettraient des meutes de taille importante, mais ne les nécessiteraient pas obligatoirement

4e raison : La régulation de la meute

Dans la plupart des meutes, seul le couple alpha se reproduit. En conséquence, dans une population de loups installée, les naissances sont plutôt stables et corrélées avec la quantité de nourriture accessible et disponible sur le moment. Il est possible que d’une année sur l’autre, il n’y ait pas de naissance. De plus, la moitié des louveteaux d’une portée n’atteindra pas l’âge adulte, par manque de nourriture principalement. Trop de naissances équivaudraient à une famine si chaque loup devait être nourri. La faible densité d’une population de loup sur un territoire permet un certain contrôle sur ses proies : un équilibre s’établi entre les besoins de nourriture du loup et l’offre de nourriture des proies. La meute (et la notion de territoire que cela implique) empêche ainsi de détruire ses proies par surconsommation ce qui signifierait sa propre mort par la suite.

Comme vu dans le 1er point : tant que les parents ont la capacité de nourrir les louveteaux, ceux-ci restent dans la meute. Sinon ils doivent se débrouiller par leurs propres moyens, c’est à dire se disperser. Il faut savoir que les parents nourrissent en priorité la génération la plus jeune. Il est même possible dans les cas où les ressources sont vraiment faibles que le nourrissage cesse à l’âge de 5 mois : car les parents commencent à faire des réserves pour la prochaine portée. Cette course à la nourriture est le mécanisme rétroactif qui permet ainsi une adaptation de la taille de meute à son environnement par la dispersion. Ensuite (quand les loups sont sexuellement mâtures), il semble que ce soit la compétition à la reproduction qui déclenche la dispersion.

Mais ceci n’explique pas pourquoi il y a un tel écart d’âge entre les loups qui quittent leur meute. Par leurs jeux, les louveteaux comme les louvarts établissent déjà une hiérarchie entre eux qui est hermétique aux autres générations dans la meute. Ceci les affecte dans le partage de la nourriture. Ce ne sont pas les loups de la plus vieille génération qui partent mais les plus subordonnés de chaque génération. C’est en quelque sorte une manière fortifier la meute, en gardant les meilleurs éléments en son sein.


Base documentaire : Wolves

Partager cet article :

Soutenir par un don