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Pastoralisme, non merci !

mardi 12 août 2014, par Baudouin de menten (Romuald)

Appel pour une non consommation engagée.

Je lance (à nouveau) un appel pour que les associations environnementales, qu’elles soient écocentriques ou biocentriques, et plus largement pour que tous les citoyens prennent ensembles, des “engagements politiques marchands”. Devenir acteur de la consommation conduit à se poser la question de savoir ce que l’on cautionne à travers son acte d’achat.

Au cours des dernières années, nous avons assistés à de nombreux mouvements sociaux dans ce sens : boycott de produits ou de marques, mouvements anti-pub, avancée du commerce équitable, critiques “altermondialistes” de nos modes de consommation. Actuellement, des guerres relancent des campagnes pour un refus délibéré d’achat de produits issus de certains pays...

Ces mouvements ne sont pas nouveaux. Une (non)consommation engagée est un formidable outil de pression politique et économique.

Dans le cas des conflits sociaux ou environnementaux, les responsables donnent bien souvent une priorité écrasante aux valeurs économiques, à l’utilité financière, à la rentabilité immédiate.

C’est en posant des actes aux conséquences économiques importantes que les consommateurs peuvent montrer qu’ils ne sont pas d’accord avec des pratiques, des politiques ou des comportements non équitables.

La crise pastorale

Le pastoralisme français est en crise pour de multiples raisons que les syndicats agricoles refusent de voir et continuent à sous estimer :

  • vieillissement de la population (58% des éleveurs ont plus de 50 ans),
  • baisse de la consommation de viande d’agneau (- 40% en 20 ans),
  • concurrence internationale (la France posséde le prix au kilo le plus élevé de tous les pays producteurs),
  • mortalité des agneaux (16% en moyenne),
  • attaques de mouches tueuses (mortalité de 0,8 % suite aux lésions provoquées par le développement des asticots),
  • crises sanitaires (65.000 bovins et 32.000 petits ruminants morts depuis le début de l’épizootie de fièvre catarrhale (2007/2008), auxquels s’ajoutent des pertes indirectes :
    diminution de la production de lait, problèmes de fertilité et d’avortement, pertes économiques liées aux restrictions de circulation et d’échanges d’animaux).

Parfois les politiques de ces syndicats sont mêmes à l’origine des problèmes des filières.

La viabilité du pastoralisme dépend uniquement de « l’ajustement des politiques publiques ». En médecine, on parlerait de coma sous respirateur artificiel.

En zone pastorale, le total des aides dépasse en moyenne de près de 20.000 € la valeur économique de la production ovine pour chaque exploitation ! Soit 57 % du produit brut de l’exploitation (contre 25 et 35 % pour les autres zones), avec un ratio aides /produit des ventes ovines qui atteint 158%. Malgré ces aides massives, supiérieures à n’importe celles de tous les autres secteurs agricoles, le revenu des éleveurs, lui, est la plupart du temps orienté à la baisse.

Ce sont ainsi 48,5 millions d’euros, dont 13,7 millions d‘euros des budgets de l’État, qui ont été consacrés au pastoralisme sur la période 2007-2013 (source). Ces crédits spécifiques au pastoralisme local s’ajoutent aux subventions agricoles « classiques » à destination des élevages, prévues principalement par la PAC.

Par contre, les pertes liées aux grands prédateurs sont surestimées par rapport à leur poids réel dans la crise du pastoralisme, parce qu’elles s’accompagnent d’un déficit en reconnaissance de la part des français. L’image romantique du berger protégant ses brebis en a pris un coup. Les éleveurs manifestent, communiquent, râlent contre ces français, qui ne les comprennent plus, ne les soutiennent plus, atisant un prétendu conflit ruraux/citadins.

Les animaux sauvages (ours, loups, lynx) sont devenus à la fois des boucs-émissaires et une source de revenus indispensables. La tendance est à l’extention de la liste des “nuisibles” (vautours, marmottes en montagne, et ailleurs : phoques, flamants roses, requins…). Tout nouvel arrivant dans cette liste est une manne économique potentielle. La haine de la nature est rentable.

Le cas du vautour

  • Le vautour en est un parfait exemple. Si les éleveurs arrivent à obtenir des dédommagements pour de prétendues “attaques” de vautours devenus “prédateurs” par simple opportunisme pour cause de manque de soins, de prévoyance et de surveillance humaine (et non par évolution spontanée), toutes les bêtes mal soignées, malades, abandonnées à leur sort, non surveillées lors des mises-bas parfois difficiles seront susceptibles d’avoir été “attaquées” quelque soit leur état de santé général avant la “curée” des animaux "déviants".
  • Selon un représentant des éleveurs témoignant en 2003 sous serment devant la commission d’enquête parlementaire sur le pastoralisme, la mortalité en estive est estimée de 3 à 5% des troupeaux. Dans les Pyrénées, cela permettrait de “rentabiliser” aux frais du contribuable de 18.000 à 30.000 pertes sèches par été sur les 600.000 brebis présentes en montagne, au lieu de payer pour l’équarissage des cadavres. Le bénéfice éventuel est colossal ; d’où la campagne médiatique anti-vautours qui nie les évidences scientifiques (même de la part des ministres concernés : écologie et agriculture) pourtant répétées officiellement par vétérinaires et préfêts. Des éleveurs ont sont même arrivés à filmer des brebis en difficultés, malades ou blessées, parfois condamnées pour apporter des “preuves” au lieu de protéger, de rentrer, de soigner ou d’euthanasier leurs bêtes en grandes difficultés ou au bout de leur vie.
  • L’objectif est d’arriver à ce que le vautour paie, vite, fort et bien, tout en se débarassant de lui, comme l’IPHB de Jean Lassalle s’est débarassé de l’ours en Béarn tout en détournant la manne de l’ours en faveur du pastoralisme. Il n’y a plus qu’un ours en Béarn, depuis des années, et le pastoralisme ne s’en porte pas mieux, l’IPHB non plus, et c’est justice !

Le cas du loup

  • En zone à prédateurs, le pastoralisme bénéfice d’une manne économique importante générant emplois et meilleure rentabilité. Cette participation des français aux aides de l’Etat font que ces zones s’en sortent économiquement bien mieux (moins mal) que les zones sans prédateurs : - 9% de brebis entre 1990 et 2011 en région PACA, -24% en Midi-Pyrénées, pour -59% en limousin, -58% en Charente-poitou, -62% en région centre, trois régions sans grands prédateurs !
  • En Espagne, un scandale éclate en ce moment : 35% des dégâts de loups viennent de faire l’objet d’un double dédommagement : par l’Etat d’une part et par une compagnie d’assurance d’autre part (compagnie financée par l’Etat également). Les éleveurs "ne savaient pas que c’était interdit..." Qu’en est-il en France ? Sommes nous certains que ces pratiques n’existent pas ? Qui contrôle ?
  • En France, 93 % des dégâts “grands canidés indéterminés” sont attribués au loup avec bénéfice du doute car dans l’impossibilité scientifique de différencier un dégât de grand canidé domestique, d’un dégât de Loup. (Il y a 11 millions de chiens en France pour 300 loups, selon la dernière estimation ONCFS de 2014).
  • Les éleveurs n’ont visiblement pas intérêt à ce que la cours des comptes réalise une étude plus exhaustive du sujet : 60% des indemnisations sont dans la balance ! La Cour des Comptes aborde la question du loup de manière succincte comme en témoigne cet extrait de la synthèse annuelle 2010. (En tout état de cause, ces sondages laissent apparaître en fin d’exercice des taux importants de paiements injustifiés qui, après extrapolation aux paiements non contrôlés, permettait d’envisager par exemple pour la seule année 2006 une somme de 60 M€ payée à tort. La complexité des dispositifs et la priorité accordée à la rapidité des paiements expliquent largement ces mauvais résultats) .

Le cas de l’Ours

  • En France une AOC ovin viande pyrénéenne (en pays Toy) prévoit dans sa charte la divagation sans protection ni berger, en zone à prédateurs, sous peine d’exclusion. Les responsables transforment ces pratiques récentes (à peine plus de 50 ans) en “tradition immémoriale” alors que plus de 200 cabanes de berger sont présentes sur les estives, abandonnées depuis la disparition de l’ours de cette zone.
  • Dans bien des cas, des lots de vielles brebis taries sont laissés à la disposition des plantigrades : la prédation est alors le seul moyen de les “rentabiliser”.
  • Les escroqueries sont nombreuses : tentatives de faire passer des maladies, ou le manque de soins pour de la prédation (cas des “veaux d’Aston”, du dérochement de l’Estive de Pouilh, “attaques” de vautours démenties (pas dans la presse) par les constats vétérinaires…)

Le refus de changer les pratiques et de cohabiter

  • Malgré les politiques françaises et européennes d’aide au pastoralisme qui ne sufisent pas à endiguer la diminution des effectifs ovins et humains,
  • malgré les sondages et les demandes des français pour une cohabitation et un partage des espaces,
  • malgré la perte d’image de marque d’un monde pastoral qui cherche à redorer son blason à grand coup de peinture verte,

Les éleveurs continuent à refuser la cohabitation.

Depuis des années, les associations environnementales prônent à la fois la cohabitation avec les prédateurs et un soutien puissant au pastoralisme. Avec quel résultat, quelle amélioration ?

L’abandon de l’Etat

  • L’Etat (de gauche comme de droite), sous la pression des lobbies agricoles, cynégétiques, industriels, se désengage de la protection de la nature, y compris dans les zones théoriquement protégées comme les parcs nationaux ou pour les espèces protégées par des lois et les engagements internationaux,
  • L’Etat ignore les travaux scientifiques qu’il a lui même commandé pour l’orienter dans les choix politiques pour la sauvegarde des espèces menacées, les prédateurs ne votent pas,
  • L’Etat cache ses incohérences et son manque de courage politique derrière des prétextes fallacieux (sécherasse en Béarn dans le cas de l’ours, nombre de loups recensés dépassant un nombre prétendument fixé (quand, par qui) dans celui du loup)
  • L’Etat essaie d’éviter les plaintes déposées à l’Europe (que deviennent-elles ?) tout en vidant de sa substance la prétendue Stratégie Nationale (ou pyrénéenne) de Valorisation de la Biodiversité

Un appel à la responsabilisation des consommateurs

Je lance un appel pour que les associations environnementales françaises, qu’elles soient écocentriques, biocentriques ou autres, prennent ensembles des “engagements politiques marchands” immédiats et puissants.

J’appelle les consommateurs à ne plus consommer les produits ou services issus des acteurs [1] qui refusent :

  • le partage des territoires,
  • le respect des législations,
  • la légitimité de la présence de populations d’animaux sauvages libres et viables dans la nature,
  • la nécessité d’une agriculture propre et juste, économe en ressources, limitées dans ses pratiques polluantes,

leur suggérant, dans le respect de leur liberté, de s’orienter vers d’autres fournisseurs, productions, services ou consommations responsables.

En bref, plus une côtelette, plus un gigot de mouton français dans nos frigos, plus de fromages afinés au sang des prédateurs ou des vautours dans nos assiettes, plus de nuitée en chambres d’hôtes ou gîtes “à la ferme” plus de tourisme et de dépenses dans les communes aux routes bariolées d’appels à la haine et à la destruction d’espèces protégées.

Il suffirait que les gens arrêtent d’en acheter pour que ça ne se vende pas” (Coluche).

Mettons le doigt là où ça fait mal, au portefeuille des acteurs irresponsables et extrémistes.

J’appelle, modestement, les associations à s’associer à cette action.

Voir en ligne : Initialement publié sur la buvette des alpages

P.-S.

Lire aussi :

- Septembre 2013 : Boycott : Mettre le doigt là où ça fait mal. Extrait : "le boycott est légal s’il n’est pas effectué en fonction de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de l’apparence physique, du patronyme, de l’état de santé, du handicap, des caractéristiques génétiques, des mœurs, de l’orientation ou identité sexuelle, de l’âge, des opinions politiques, des activités syndicales, de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales ».
- Prédateurs : Une assurance répondrait aux priorités de la société actuelle
- Les 13 conséquences positives de la création d’une assurance prédation

Notes

[1Se renseigner sur les positions et pratiques des acteurs. Tous les éleveurs n’adoptent pas des positions anti nature radicales, certains acceptent la cohabitation avec la faune sauvage. Les acteurs s’exposent inévitablement et sciemment à un examen attentif de leurs actes.

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