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Suisse

Monsieur Loup n’a plus de meute

dimanche 1er août 2004

Après plus de six ans de travail avec les éleveurs, les chiens et les protecteurs de la nature, le biologiste Jean-Marc Landry est sans emploi depuis aujourd’hui .

LES FAITS

La Suisse a désormais officiellement un concept loup. Rendu public la semaine dernière par l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP), il met l’accent sur la prévention des attaques contre les troupeaux et sur le soutien aux éleveurs. En Suisse, le loup est protégé, mais des autorisations de tir peuvent être délivrées par les cantons concernés. Et les conditions ont été assouplies : si 35 animaux de rente (moutons, chèvres) sont tués en l’espace de quatre mois ou 25 bêtes en un mois, le canidé peut être abattu. Ce nombre sera réduit à 15 sur une année si, malgré les mesures de prévention prises, les attaques continuent l’année suivante. Désormais le dossier n’est plus suivi par des scientifiques, mais par le Service romand de vulgarisation agricole, basé à Lausanne.

Jean-Marc Landry caresse affectueusement Cellia, sa chienne qui l’accompagne partout. Ses longs cheveux noirs, qui se baladent sur son visage très fin, ne parviennent pas à cacher une certaine amertume. Son dernier mandat pour l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) se termine le 31 juillet.

C’est une longue aventure débutée en 1998 qui se termine. Et l’homme connu de tous comme Monsieur Loup se retrouve désormais sans travail.

Le biologiste jurassien avait été le premier, avec l’éleveur de moutons Armel Perrion, à prouver que les loups étaient de retour en Suisse. C’était en février 1996. Il avait alors tiré la sonnette d’alarme : « Le loup est là, que fait-on avec lui ? » Cet appel, suivi de vives réactions du canton du Valais, a été entendu par les autorités fédérales et c’est ainsi que le Projet loup suisse, rattaché au Kora (Projets de recherches coordonnées pour la conservation et la gestion des carnivores en Suisse), a vu le jour. Il était basé sur trois axes : la communication envers les éleveurs et le grand public, le suivi des canidés et la prévention (protection des troupeaux).

Mais tout cela est terminé. Depuis le 1er janvier 2004, le mandat a été transféré au Service romand de vulgarisation agricole (lire encadré). Toutefois jusqu’à aujourd’hui, Jean-Marc Landry était encore payé par l’OFEFP pour terminer deux études.

Rôle de fusible

Quelles sont les conséquences de ce changement de politique ? Selon Jean-Marc Landry, les éleveurs seront moins suivis. « Avec mes collègues, nous étions très présents à leurs côtés. » Le monitoring des loups sera également diminué. « Et sur la prévention, on n’a pas pu transmettre toutes nos connaissances », déplore-t-il.

Jean-Marc Landry se dit convaincu que le Projet loup suisse a joué « le rôle de fusible » au moment où l’office fédéral dirigé par Philippe Roch était attaqué de toutes parts et obligé d’effectuer des économies drastiques (lire encadré). « Nos compétences sont perdues », lâche-t-il en jouant avec la griffe de loup qu’il porte autour du cou. Il souligne aussi que, par définition, les scientifiques sont lents car ils veulent tout prouver. Un rythme qui ne plaît pas toujours aux responsables politiques. Sans oublier qu’au sein de l’administration fédérale et du Parlement, le très médiatique Jean-Marc Landry en crispait plus d’un.

Peut-être le plus surprenant, c’est que lui et ses collègues ont dû abandonner leurs projets au moment où ces carnivores pourraient être de plus en plus nombreux en Suisse. A l’heure actuelle, leur nombre varie entre trois et six. « Nous sommes dans une zone de dispersion, les loups arrivent de France et d’Italie », affirme-t-il. Et de lancer avec un regard amusé : « Il y aura bientôt des loups dans le Jura, je pourrai donc rentrer chez moi. » Une perspective qui le réjouit. Installé depuis plusieurs année à Chemin-Dessus qui surplombe Martigny, il ne cache pas que les métairies de sa région natale lui manquent. Même s’il peut se vanter d’avoir un voisin prestigieux : le conseiller fédéral Pascal Couchepin.

Quel avenir pour Monsieur Loup ?

Que va devenir ce spécialiste mondialement reconnu du loup ? Il espère décrocher quelques sous pour terminer sa thèse de doctorat consacrée aux chiens de protection. Un thème qui le passionne également. Petit à petit, Monsieur Loup s’est d’ailleurs transformé en médiateur entre la bête, source de tous les fantasmes, et les éleveurs. Il est même devenu Monsieur Chien de protection. Des dizaines de chiots sont en effet passés entre ses pattes pour apprendre à défendre les troupeaux.

Et aujourd’hui l’homme se veut philosophe : « J’ai été triste et en colère, maintenant je me dis que ce qui m’arrive est aussi une chance pour prendre du recul et faire des recherches sur les chiens de protection. » Ses yeux s’illuminent. Les projets se bousculent dans sa tête. Il rêve de partir en Mongolie. Mais jamais il n’abandonnera ses protégés, les chiens et les loups. Une caresse à Cellia et soudain il lâche : « Quel est le droit de l’espèce humaine de supprimer d’autres espèces ? »

P.-S.

Sources : CHEMIN-DESSUS (VS) / VINCENT BOURQUIN (24h.ch)

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