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Témoignage

Loups et bergers : Coexistence impossible ?

jeudi 17 juin 2004, par Silvia Fabiani

J’ai effectué un bref séjour en Bulgarie à Pernik, dans la région des montagnes Rila et Pirin, auprès de Sider et Elena Sedefchevi. C’était pendant les vacances de Pâque 2004. Je souhaite raconter brièvement mon expérience et parallèlement faire quelques reflexions sur la situation dans mon pays, la Suisse.

Sider et Elena Sedefchevi forment un couple des plus étonnants : lui, artiste de formation, s’est consacré à l’élevage de races locales de chiens, de chevaux et de moutons ; elle est zoologue et effectue des recherches sur les loups. La contradiction n’est qu’apparente : les deux activités trouvent leur raison d’être en un concept que Sider m’a expliqué dès mon arrivée.

Dans notre voyage de l’aéroport de Sofia à Pernik, Sider m’a montré les établissements industriels qui enlaidissent le paysage et ferment les uns après les autres faute de bénéfices, les agglomérations urbaines construites trop vite où la qualité de la vie est mauvaise, les grandes aires cultivées où le sol et la faune ont été empoisonnés sous prétexte de détruire les parasites et augmenter ansi la production. Son idée : redécouvrir et développer à nouveau les races animales Karakatchan (nom d’un peuple d’éleveurs nomades qui vivaient anciennement dans la région) ; relancer une économie rurale fondée sur les petites enteprises familiales ; accepter et respecter l’existence d’espèces sauvages telles que le loup, le sanglier, l’ours ; tout cela fait partie d’une vision globale qui préconise le retour à l’ identité originale du pays.
Sider affirme qu’il n’est pas nécessaire d’exterminer les loups pour protéger les troupeaux ; il suffit de faire garder les troupeaux par des chiens adéquats. Je garantis que ses chiens Karakatchan sont redoutables : de vrais petits bulldozers que rien n’effraie, mais qui étonnamment se montrent doux et protecteurs envers le bétail.

Un détail : la vie à la ferme est dure pour une citadine comme moi, non habituée au travail physique et à l’absence de confort, maisvoici ma récompense : j’ai eu le privilège de cajoler un vrai loup et de courir avec lui à travers la brousse. Le jeune Vucho (11 mois à l’époque de ma visite), recueilli par Elena l’an dernier, est l’être le plus sociable et affectueux que j’ai jamais connu et, je ne le cache pas, j’en ai fait la star d’un petit film que j’ai monté à mon retour en Suisse. Un seul contact avec cet animal suffit à balayer tout préjugé contre les loups.
Inutile de dire que le projet de Sider et Elena vit courageusement dans un milieu hostile : des chasseurs qui s’estiment seuls autorisés à réguler la faune sauvage et considèrent les loups comme de dangereux concurrents, des éleveurs qui préfèrent se défendre par les pièges et les poisons. A cela s’ajoutent les problèmes financiers et le manque de main d’oeuvre.

Il est vrai que l’an dernier l’un des étalons de Sider et Elena, qui avait été amené au pâturage en dehors de toute surveillance, a été tué par une harde de loups ; si pour Sider et Elena de tels événements rentrent dans une certaine marge de risque acceptable, d’autres n’ont pas la même attitude. Et les loups peuvent effectivement faire des dégâts importants sur des troupeaux mal gardés (le mois précédent à mon arrivée, une harde aurait tué 17 chèvres en une seule attaque). Le bilan est lourd pour des éleveurs pauvres ne bénéficiant d’aucun soutien gouvernemental.

Je voudrais terminer par quelques reflexions sur mon propre pays, la Suisse : en Suisse on continue à abattre les loups, qui pourtant s’introduisent de plus en plus souvent dans le pays à travers la frontière franco-helvétique. Le problème est que beaucoup d’ éleveurs ont l’habitude de laisser paître leurs troupeaux sans surveillance, étant donné qu’à une certaine époque les grands prédateurs avaient complètement disparu de notre pays. Et pourtant il me semble que les loups pourraient avoir un effet régulateur salutaire sur les populations de cerfs et de sangliers, dont l’augmentation cause parfois des problèmes. J’espère que les autorités helvétiques mettront un jour en question leur attitude hostile, qu’on recommencera à promouvoir l’élevage de races canines efficaces et qu’on proposera un dédommagement financier aux éleveurs qui auraient éventuellement perdu des bêtes lors de l’ attaque d’un loup.

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