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Les surprises écologiques d’une espèce clé de voûte : Le loup

Rôle d’une espèce et Importance de la Biodiversité

jeudi 7 juillet 2005, par Sophie Gonneau

Cette notion d’ « Espèce Clé de Voute » est fondamentale en Biologie :

Elle désigne une espèce dont la présence est indispensable à l’existence même d’un écosystème, non pas par son effectif mais par l’action qu’elle exerce sur les comportements et/ou effectifs des autres espèces qui composent le système.

Dans l’optique surtout d’inciter à la réflexion quant à la place et au(x) rôle(s) du loup au sein de certains écosystèmes, et sans que cela nous conduise forcément à en tirer des conclusions dont la tendance à vouloir tout généraliser est dangereusement réductrice, j’ai choisi de présenter trois exemples surprenants par le coté insolite et inattendu des aspects qu’ils considèrent.

Le contexte commun aux trois est le grand parc américain de Yellowstone. Le passé de ce dernier offre des conditions d’études exceptionnelles des phénomènes écologiques auxquels de nombreux biologistes se sont intéressés à commencer par L.D. Mech , un des grands spécialistes actuels des loups.

Présentation rapide du contexte

Bien que le parc est été crée en 1872 pour satisfaire une exigence gouvernementale en matière de protection émise par le Président Ulysse S.Grant, les loups continuent à y être exterminés et en 1926, ils disparaissent définitivement.

Dans le cadre des projets américains de réintroduction des loups débutés depuis 1970, afin d’accélérer les processus de retour spontané du prédateur, 31 loups capturés au Canada, sont relâchés en 1995 et 1996. dans le plus ancien parc américain. Actuellement on estime à environ 250 le nombre de loups.

Les surprises écologiques de la réintroduction des loups : Le loup est un facteur de restauration et de maintien de la Biodiversite en tant qu’espece cle de voute

Alors que les orignaux avaient investi indifféremment la totalité des espaces disponibles avec une prédilection pour des zones « faciles » comme les lits des ruisseaux et les fonds des vallées, le retour des loups leur condamne de tels comportements. En effet ces endroits de pâturage paradisiaques en l’absence de prédateur sont vite transformés en pièges mortels dès lors que ce dernier pointe les bouts de ses dents.... Là où la proie se concentre, le prédateur se concentre aussi ...et pour peu que l’endroit ne laisse pas aux victimes potentielles la possibilité de fuir, il est à prévoir que la forte densité de ces dernières ne reste pas longtemps une réalité !....Bref....Les orignaux avec le retour des loups sont donc sommés de regagner leurs quartiers et c’est ce qu’ils font (toute désobéissance ou refus se soldant par une répression lupine irréversible ) en se retirant dans des secteurs d’estives, escarpés et situés plus en altitude de manière à limiter la proximité avec le prédateur.

Les conséquences écologiques sont triplement surprenantes et chacune à leur manière illustre le statut d’ « Espèce Clé de Voûte » du loup :

1) d’abord jaillit, des lits des ruisseaux et des fonds de vallées désormais libérés du pâturage déplacé et excessif des orignaux, tout un cortège d’espèces florales ; parmi elles, entre autre, deux espèces essentielles, le saule et le tremble, qui avaient disparu du parc depuis que le loup en avait été éliminé.
Avec ce cortège floral c’est tout un cortège animal qui se restructure : en effet le tremble comme le saule sont indispensables à la survie de beaucoup d’autres espèces animales ; ainsi le saule, parce qu’il offre le confort et la protection aux oiseaux en nidification, et la nourriture aux castors. Mais aussi parce que ces derniers assurent à leur tour :

  • par leur présence, une source de nourriture aux prédateurs qui peuvent ainsi se maintenir ayant à leur disposition des ressources alimentaires variées qui leur garantissent une disponibilité alimentaire constante. Ces prédateurs exercent par ailleurs un prélèvement optimal sur ces populations de rongeurs, puisque depuis leur retour, non seulement les castors sont revenus mais ils se sont aussi installés en 4 colonies, dont une vit à proximité d’une tanière de Canis lupus.
  • par leurs activités, des espaces spécifques qui permettent à d’autres espèces de tout ordre zoologique de s’installer (insectes, loutres, orignaux et oiseaux).

2)De plus, une étude du biologiste Rick McIntyre s’est plus particulièrement intéressée aux impacts de cette réintroduction lupine sur les espèces charognardes telles que le grizzly, les corbeaux, les pies.... Elle révèle l’importance de la présence des loups compte tenu de ses comportements de consommation des proies qu’ils tuent pour le maintien et le développement harmonieux d’autres carnivores. Généralement les loups ne consomment pas toute leur proie ; lorsque les conditions de disponibilité alimentaires et les facteurs environnementaux sont satisfaisants. De ce fait ils génèrent tout autour d’eux une cortège de carnivores charognards dont la subsistance dépend essentiellement de la quantité de nourriture qui leur sera allouée par le prédateur lupin.

3)Enfin cette réintroduction du loup offre la possibilité de préciser tout en la comprenant mieux la notion de « régulateur écologique » qu’on décerne souvent à cet animal de manière vague lorsqu’on veut légitimer sa présence en même temps que se prémunir contre les détraqueurs, en brandissant de grandes notions scientifiques que personne n’osera vraiment contester, compte tenu du manque de connaissances en matière du rôle des structures des systèmes écologiques dans leurs fonctionnements.

Le loup joue ici un rôle de gestionnaire des milieux plutôt que de gestionnaire des effectifs des populations d’orignaux ; en effet l’efficacité de ce prédateur ne réside pas en sa capacité à diminuer les effectifs (qu’il ne fait d’ailleurs pas tant que cela) mais dans son aptitude à modifier les comportements alimentaires et d’occupation de l’espace des ongulés.

D’ailleurs avant que le loup ne soit réintroduit des programmes de contrôle avaient été organisés par les états américains pour diminuer les effectifs des populations de cervidés afin d’atténuer les impacts de leurs prélèvements sur la flore. Bien que diminuant les effectifs ces programmes ne permirent pourtant pas de la biodiversité du milieu.

Conclusion :

La réintroduction du loup n’a pas seulement atteint l’objectif initialement fixé (rétablir une population animale existante dans le passé) elle a aussi permis de reconstruire et rendre fonctionnel et stable un système biologique diversifié

Mais ces trois illustrations mettent aussi en évidence à la fois la fragilité et, la complexité, des systèmes écologiques, tant dans leurs structures que leurs fonctionnements. S’ils attirent l’attention sur l’importance écologique que peut avoir le loup dans certains écosystèmes, ils révèlent aussi qu’en fonction des caractéristiques de base de ces derniers, ils ne pourront peut être pas toujours de cette manière ou de la même façon, tolérer, ce prédateur dont la présence pourra alors s’accompagner au contraire d’une perte de la biodiversité. De tels conflits surviennent surtout quand par l’action de l’homme, deux espèces qui n’étaient pas appelées à se côtoyer (car leur statut d’espèce ne vaut que si distance géographique entre les deux il y a) sont amenées à l’être c’est le cas de la proximité des loups avec les coyotes. Normalement les deux espèces s’évitent et s’excluent...mais dès 1992, le spécialiste Paul Paquet démontre qu’elles peuvent coexister....probablement au point de s’hybrider...En tout cas d’une manière sûre le loup conduit au déclin du coyote en entrant en compétition avec ce dernier.

Enfin la complexité des systèmes prédateur/proie est telle que l’on ne peut tirer aucune conclusion quand aux rôles des premiers sur les effectifs des seconds ; et ce bien que différentes études aient été réalisées, dans des contextes originaux intégrant des facteurs et dimensions différents du système (nombre et type de proies, conditions climatiques ponctuelles et répétitives...).

Cependant une certitude quand même tendrait à s’imposer : la prédation du loup ne conduit à la raréfaction d’une de ses proies que si ce prédateur dispose d’une proie alternative qui lui permette de se maintenir en dépit de la disparition à laquelle il amène une de ses proies. Dans ce cas le loup serait un facteur du milieu qui viendrait se rajouter aux autres s’exerçant déjà sur la population proie ; il interviendrait alors dans le niveau du taux de mortalité de cette dernière et en le haussant, en exerçant une pression supplémentaire, il pourrait être en partie responsable du déclin de la proie (puisqu’il contribue à augmenter son taux de mortalité)

En revanche quand la prédation du loup se fait sur des animaux dont les chances de survie sont déjà amincies (animal sous alimenté, vieux, malades, déficients), il ne vient pas se rajouter en tant que facteur de mortalité supplémentaire, puisqu’il prédate des animaux qui de toute façon étaient voués à mourir (ou qui auraient conduit la population à sa perte en la fragilisant (épidémie et déficience génétique)). Le loup dans ce cas régule la population en l’assainissant et contribue même à augmenter son taux de reproduction. Les ongulés qui restent sont moins nombreux, en meilleur état sanitaire, du fait d’un équilibre plus satisfaisant avec la disponibilité des ressources (alimentaires et partenaires). Les jeunes seront plus vigoureux et leur chance de survie augmentée d’autant.

Je voudrais seulement finir très simplement sur les relations que le loup peut entretenir avec les autres carnivores et prédateurs puisque nous avons évoqué l’importance écologique de Canis lupus pour les charognards :
En règle général, les grands prédateurs s’évitent et s’excluent bien que des prédations occasionnelles puissent avoir lieu (le loup sur le renard, le chien et parfois l’ours et le cougar qu’au moins il contraint à fuir), à moins qu’ils n’entrent en compétition l’un l’autre (le loup avec le coyote). Cependant il faut surtout retenir que ces grands carnivores et donc le loup sont des animaux très spécialisés en terme de régime alimentaire et d’habitats (même s’ils font preuve pour certains, les canidés surtout, d’une très grande capacité à s’adapter) et que chacun d’eux joue un rôle écologique fondamental qu’il est le seul à pouvoir remplir. (Schullery 1996).

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