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Les loups : réintroduction ou retour naturel ?

jeudi 3 février 2005, par Marie-Claire

La thèse de la réintroduction des loups dans l’arc alpin, volontaire ou accidentelle, est fermement défendue par les représentants du monde agricole local (FNSEA, CNJA, Fédération Nationale Ovine, Confédération Paysanne, Chambre d’Agriculture des Alpes-Maritimes...) et par certains élus locaux.

En revanche, le retour naturel des loups en France est soutenu par les experts scientifiques et les associations de protection de la nature.
Malgré le maintien vivace de la première version dans le milieu agricole et dans une moindre mesure, celui de la chasse, c’est finalement la deuxième qui a été retenue comme hypothèse officielle par le gouvernement français, ce qui ne l’empêche pas d’être régulièrement attaquée encore aujourd’hui.

L’origine génétique des loups : une base consensuelle ?

Une seule réalité n’est pas dénigrée à l’unisson par les partisans de la thèse de la réintroduction des loups : celle de l’origine génétique des meutes présentes en France.

En effet, dès 1996, le ministère de l’environnement demande au professeur TABERLET, du Laboratoire d’écologie alpine de Grenoble, d’effectuer des analyses génétiques de manière à connaître davantage les loups présents sur le sol français. Ces analyses sont effectuées (encore de nos jours) sur des bulbes de poils, de la salive (morsures) et des excréments. Elles visent l’étude de l’ADN mitochondrial des animaux.
Ce type d’ADN est particulier ; il est présent en multiples fragments, très petits, à l’intérieur de chaque cellule du corps. Il diffère de l’ADN nucléaire, qui lui n’est présent que dans le noyau des cellules. Il est tout particulièrement « pertinent » : quelque soit l’espèce animale étudiée, l’ADN mitochondrial permet d’identifier l’espèce et la lignée (filiation maternelle).

Or la sous-espèce Canis lupus italicus (le loup italien) a un ADN mitochondrial unique en son genre, qui ne se retrouve pas chez les autres sous-espèce de Canis lupus. Pour assurer la fiabilité des résultats et des comparaisons, les mêmes analyses ont été reproduites chez des loups captifs en France ainsi que sur des chiens de diverses races (Samoyède, Husky...). Cette forme « italienne » d’ADN mitochondrial n’a été retrouvée sur aucun des prélèvements canins ni chez les loups captifs.
En revanche, elle a été retrouvée dans l’ensemble des traces laissées (et les cadavres retrouvés) par les loups de l’arc alpin français, avec de très faibles mutations (résultats diffusés le 13/09/96 et dans "L’info Loups", novembre 1996, publication du ministère de l’environnement / DIREN PACA).
Il apparaît donc sans aucun doute que tous les loups présents en France ont pour origine commune la souche italienne, dès lors que n’est pas remise en question la neutralité des laboratoires qui ont effectué les multiples analyses depuis 1996 (argument quelque fois avancé pour contrecarrer la véracité de ces analyses).

Ces loups italiens ont-il donc été réintroduits sur le sol français ?

La version selon laquelle les loups auraient été réintroduits en France s’appuie sur divers arguments, aussi bien liés à des faits passés qu’à la géographie des Alpes frontalières. Tous ne peuvent être détaillés mais ils ont en commun de faire peser une lourde suspicion sur le milieu associatif lié à la protection des grands prédateurs (réintroduction frauduleuse pour le « seul plaisir » de recréer une nature sauvage selon leurs critères). Opérations de réintroduction du lynx dans les Vosges et retour du loup en France se mélangent allègrement.
Ces positions témoignent au mieux d’un profond clivage entre monde agricole et monde de la protection de la nature, très vivace chez certains opposants à la présence du grand prédateur en France.

  • Beaucoup de protagoniste locaux reprochent vertement l’« effet de surprise » qui a entouré l’annonce officielle de la présence du loup dans le Mercantour et le silence de l’équipe dirigeante du Parc national. Les média l’ont relayé avec efficacité, diffusant en même temps une large suspicion quant à la responsabilité du Parc national. Cet « effet de surprise » cacherait en réalité une vérité longtemps dissimulée : la mise en œuvre d’une réintroduction du loup par les agents et l’équipe dirigeante du Parc.

« Ils ont menti, ils ont tenu secret le retour du loup. C’est ça qui a alimenté la rumeur et qui fait que c’est une catastrophe aujourd’hui. Trop de mensonges, c’est ça que l’on n’accepte pas. S’ils n’avaient pas menti et avaient su gérer, on aurait pu cohabiter » (sic. Isabelle, bergère, in « Vivre avec le Loup », J.DELFOUR, 2004, éd°Hesse p101).

Or, « en 1990 et 1991 [Roger Settimo, membre du conseil scientifique du Parc signalait] une prédation anormale sur des mouflons, dont la proportion de jeunes était très inférieure à celle des autres années. Selon lui, il devait y avoir des chiens errants qui opéraient dans ce secteur. Nous avons signalé le fait aux gardes qui ont accru la surveillance. Ils n’ont rien vu. [...] Il a fallu l’opération de comptage des ongulés sauvages qui mobilise tous les 3 ans une cinquantaine de personnes pour qu’une garde voit, le 5 novembre 1992, deux animaux qui manifestement n’étaient pas des chiens ». (sic P. PFEFFER -biologiste, membre du comité scientifique du parc du Mercantour, directeur de recherche au CNRS et au Muséum d’histoire naturelle-, in Rapport Parlementaire n°825, 2 mai 2003 - tome 2 p30).

Aussi, s’il n’a pas immédiatement fait une campagne officielle d’information sur la présence du loup dans les Alpes, le Parc du Mercantour a d’abord porté son effort sur l’étude des faits, au cours des hivers 1992-93 : évolution des populations d’ongulés sauvages, nombre de cadavres retrouvés, recherches et recensement des « signes » (traces dans la neige, poils, excréments...) etc.
Bien que le retour du loup semblait inévitable, à la vue des recherches menées côté italien, aucune donnée scientifiquement prouvées n’avait encore été récoltées.
Les résultats des recherches, notamment la découverte de cadavres de chamois et de mouflons, ont permis d’écarter l’hypothèse de chiens errants ou de loups échappés de captivité (ils auraient de grandes difficultés à survivre l’hiver en ne dépendant que de la capture d’ongulés sauvages). Néanmoins, il a fallu attendre début juillet 1993 pour découvrir la dépouille d’un loup, confirmant indéniablement le retour de l’espèce.
Ce n’est que lorsque cette certitude a été acquise que l’information a été communiquée au grand public de manière officielle.
Par la suite, il est certes possible de reprocher au Parc national du Mercantour les défauts de sa stratégie de communication et de concertation... mais elles ne changent pas les faits concernant le loup.

  • Pourtant, les partisans de la réintroduction avancent qu’il existe en France des « parcs à loups » et des particuliers détenteurs de loups « comme animal de compagnie ». Abandons, fuites d’animaux ou « lâchers » volontaires et clandestins pourraient être ainsi à l’origine de la présence de loups en liberté dans les Alpes et de l’établissement de meutes.

Or, à la suite du Rapport Braque (1999), un effort réglementaire est réalisé de manière à mieux contrôler cette population de loups captifs, de les identifier et de définir leur(s) origine(s).

Désormais, un arrêté ministériel daté du 19 mai 2000, soumet à autorisation préfectorale toute détention d’un ou de plusieurs individus de l’espèce. Chaque animal doit être identifié par marquage (tatouage ou puce électronique), de manière à connaître sa provenance et son propriétaire. Cette mesure est rétroactive : toute personne ou structure avait jusqu’au 19 octobre 2000 pour se mettre en règle. Un fichier national des loups captifs est créé, géré par le Syndicat national des directeurs de parcs zoologiques français. L’autorisation est délivrée pour 5 années. A ce terme, les particuliers possédant des loups ne sont plus autorisés à faire se reproduire les animaux (ni les remplacer) à moins d’obtenir un « certificat de capacité » et une autorisation d’ouverture d’établissement zoologique.
Ainsi, 62 établissements et 524 loups captifs ont été recensés (le plus important : le Parc du Gévaudan avec 127 loups).
Sans certificat de capacité, les particuliers détenteurs de loups et recensés par l’administration sont contraints à rétrocéder le ou les animaux aux structures autorisées (parcs, zoo, ...).

Des analyses génétiques ont également été effectuées sur ces loups, pour déterminer leur origine géographique et donc, leur sous-espèce. Tous les animaux captifs en France recensés alors étaient de souche polonaise, nord-américaine, et plus récemment, mongole.
Pouvaient-ils donc venir de parcs à loups italiens ? De tels parcs existent en effet dans ce pays, et certains d’entre eux maintiennent effectivement captifs des loups de souche italienne. Il n’existe pourtant que 3 centres autorisés à posséder de tels animaux. Ils sont sous le contrôle d’un organisme public, le Corpo forestale delle stato (un corps de gardes forestiers). Or, aucun lâcher, transaction ou fugue n’était à signaler à l’époque. Les autres parcs ou zoo conservent comme en France, des loups provenant de Yougoslavie, Russie...
Ce n’est que quelques années plus tard que certains parcs administrativement identifiés en France ont pu se procurer des loups de souche italienne à partir des centres du Corpo forestale, moyennant le respect des procédures de suivi et d’identification (par ex. le parc de Chabrières, créé en 2000).

  • Les partisans de la réintroduction des loups en France rappellent pourtant des faits historiques reconnus prouvant que des loups ont bel et bien été relâchés dans quelques régions françaises. Trois principales « affaires » ont pu être recensées : celle de Fontan (novembre 1987), des Landes (1968-70) et d’Aspres-les-Corps (novembre 1992).

Ces affaires correspondent réellement à des lâchers clandestins de loups. Les évènements qui s’en suivirent sont marqués par des dégâts importants sur le bétail ovin et sur des poulaillers. Ces loups détenus captifs pendant trop longtemps avaient perdu les capacités de chasser des proies sauvages, plus difficiles que les proies domestiques. Elles se sont toutes terminées par la mort des loups, lors de battues ou de tirs individuels.
D’autres loups ont été retrouvés dans les campagnes françaises, autrefois propriétés de particuliers : capturés, ils ont été gardés en enclos dans des centres aujourd’hui contrôlés par l’administration.

Toute opération de réintroduction officielle doit passer par une procédure lourde, engageant le ministère de l’environnement, le Muséum d’Histoire Naturelle, les services déconcentrés de l’Etat etc. Cette procédure a été mise en place bien avant 1992 (« année officielle » du retour du loup) et les dossiers des opérations autorisées sont disponibles auprès des administrations.

Il n’y a donc pas eu d’opération de réintroduction de loups autorisée. Parallèlement, les opérations clandestines ont abouti à des échecs : les loups imprégnés par l’homme étant beaucoup moins adaptés à la vie sauvage (prédation à 100% sur des espèces domestiques). Quand bien même aurait-elle abouti à une réacclimatation de ces loups à l’état sauvage, elles n’auraient pas permis que le souche italienne soit présente (ou aussi bien conservée) dans l’ADN des individus actuels.

En 1992, lorsque la présence du loup a été confirmée dans les Alpes, il ne s’agissait donc pas de loups autrefois captifs (en France ou en Italie) retournés à l’état sauvage.

  • Néanmoins, la version d’un retour naturel depuis l’Italie est encore remise en question par le fait que jusqu’en 1992, il n’existait pas de « signes probants » de la présence du loup dans la région séparant le Parc du Mercantour des derniers territoires italiens occupés par les meutes (soit une distance de 140 km). La région « vide » en question se situe à l’ouest de Gênes, sur les provinces de la Ligurie : Savona et Imperia. L’arrière-pays de ces provinces constitue un espace favorable à l’expansion géographique du loup.

Ces deux provinces sont montagneuses et caractérisées par un couvert forestier continu (150 000 hectares dans la seule province de Savona) composée de hêtraies, chênaies, pinèdes et quelques châtaigneraies. Elles sont très giboyeuses : d’importantes populations d’ongulés sauvages y sont présentes et parallèlement assez peu peuplées.
L’agriculture est caractérisée par l’élevage ; l’association des éleveurs de Savone mentionne 5 à 600 vaches, qui ne vivent pas sur les alpages mais sont gardées dans les étables. Il n’y a ni brebis ni chèvres. En plus des caractéristiques naturelles de la région (le couvert forestier rend les observations incertaines), il est très difficile de repérer la présence des loups...car ils ne signalent leur passage qu’en cas de dégâts sur les troupeaux domestiques laissés en pâture et peu ou pas gardés. Pour autant, en 1995, une attaque sur un troupeau à l’ouest de Gênes est tout de même attestée par les services vétérinaires de Savone.

Or, cette « absence » de constat régulier de prédation ne remet pas en cause les résultats des recherches de M. Luigi BOITANI (spécialiste italien du loup, président de Gruppo luppo italia) menées sur les loups en Suède et Scandinavie : « la distance moyenne entre un territoire et un autre peut aller jusqu’à 140 km, tout en vivant sur un milieu homogène. Le loup colonie une nouvelle région par « patch » [...]. De nouvelles taches se constituent au fur et à mesure [...] C’est ainsi que dans les Apennins nous trouvons des zones vides » (in Rapport Parlementaire n°825, 2 mai 2003 - tome 1 p29).

Ce n’est donc pas parce qu’il n’y a eu aucun constat de dégât dans cette région dû au loup (« signes probants ») qu’il n’y est pas présent ou qu’il ne la traverse pas au cours de sa recolonisation vers le nord et l’ouest de l’Europe.

  • Enfin, la présence d’infrastructures autoroutières très importantes dans cette région frontalière de la France, fait néanmoins croire à certains que toute circulation des espèces de la faune sauvage depuis l’Italie est impossible.
    En effet, les infrastructures autoroutières peuvent constituer d’importants obstacles à la migration de certaines espèces, a priori peu mobiles.

Néanmoins, à ce titre, une anecdote venue d’Espagne peut utilement venir remettre en cause ce postulat. Il y a aussi des loups dans ce pays, ainsi qu’un fort développement économique. Or, sous la pression des associations naturalistes locales, l’Etat fut amené à financer une étude d’impact autoroutière, liée à un projet traversant le territoire d’une meute. Cette étude a révélé que le projet n’aurait aucun impact : les loups traversent déjà (de jour comme de nuit) les nombreuses infrastructures routières du pays, les chemins de fer et les fleuves sans que les morts par collision n’entraînent le déclin de ces populations lupines.

Ainsi donc que l’affirme D. SPAGNOU, rapporteur de la Commission d’enquête sur le loup et le pastoralisme : « [Ces obstacles apparents] sont donc des barrières quasi inexistantes pour les loups [...] le loup est capable de parcourir facilement plus de 100 kilomètre en quelques jours avant de s’établir, même s’il traverse sur son chemin des zones potentiellement favorables, quitte à revenir ensuite combler les espaces interstitiels par la suite » (in Rapport Parlementaire n°825, 2 mai 2003 - tome 1 p32)

La preuve scientifique de ce constat de « libre circulation » a d’ailleurs été définitivement apportée en 2004. Le 28 février 2004, un jeune loup mâle est heurté par un véhicule près de Parme, à 250 km à vol d’oiseau de la frontière franco-italienne. L’animal est équipé d’un collier émetteur puis libéré, son équipement permettant aux scientifiques de suivre régulièrement ses déplacements et sa progression. Le jeune loup se dirige alors vers l’ouest c’est-à-dire, vers le nord des Apennins. Il franchit ainsi plusieurs routes et autoroutes, traverse des régions où se sont installées des meutes sans s’y arrêter. Il prend la direction de la côte, près de Rapallo et passe les plaines et collines de la région de Mondovi. Il franchit la frontière franco-italienne en passant par Pesio, jusqu’au col de Turini. Il retourne ensuite en Italie, où durant plusieurs semaines, il se déplace (à raison de 20 à 40 km/j) dans la région de Pesio-Stura (données été - automne 2004).

Ces éléments sont également à regarder en parallèle de l’évolution démographique des loups en Italie, prouvant s’il en est que la population lupine italienne est réellement en phase de reconquête de territoire depuis les années 1970. Aussi, peut-on encore douter du retour naturel du loup en France ?

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