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Les Loups de Rijeka

mercredi 1er février 2006, par Marc SERRA

En avril dernier un S.O.S désespéré, et pour le moins insolite, apparaissait sur des sites internet de protection de la nature ainsi que dans de nombreux journaux internationaux : « Sept splendides loups de Croatie destinés à l’euthanasie ou voués à la mort pour mauvais traitements. Sauvons-les ! ».

En Croatie

Cet appel n’a pas laissé indifférent un groupe d’experts de la fondation « Bioparco » du zoo de Rome qui s’est rapidement mobilisé pour aller vérifier l’information à Rijeka (Croatie) sur le lieu même où séjournaient alors les sept loups.

La structure en question n’est pas un zoo mais plutôt un « refuge » (bien que le terme soit ici galvaudé) qui recueille des animaux abandonnés. Un tigre, un ours, des renards, des dizaines de chiens et les sept loups, tous en très mauvaises conditions sanitaires, croupissaient les uns à côté des autres dans des cages insalubres de cette structure délabrée située dans un quartier fortement urbanisé de la commune de Rijeka.

"Refuge"

Klaus Friedrich et Fulvio Fratelli, respectivement vétérinaire et directeur scientifique de la fondation Bioparco de Rome, ne font alors que constater les conditions de vie alarmantes, pour ne pas dire dramatiques, de tous ces animaux.
Les loups, quant à eux, vivaient (ou plutôt survivaient...) dans une seule et même cage sale et exiguë, et ils présentaient tous les sept des signes manifestes de faiblesse et de malnutrition.
La base de leur alimentation était en fait composée de pain mouillé et de viande avariée et ils ne disposaient que d’un récipient d’eau stagnante pour s’abreuver. De plus, et compte tenu de l’espace restreint dans lequel ils étaient contraints de vivre en grande promiscuité, certains individus du groupe subissaient de fréquentes agressions et manifestations de dominance de la part de leurs congénères.

La situation décrite dans les communiqués de presse reflétait donc malheureusement bien la réalité.

Le voisin : Un tigre

Pour sauver les sept loups d’une mort annoncée la fondation Bioparco et l’Office des Droits des Animaux de la commune de Rome (sous l’égide du Ministère de l’environnement et la tutelle du Ministère de l’agriculture et des forêts italiennes) ont donc décidés de mettre en place un plan de sauvetage des sept loups :

Une fois réalisées les formalités administratives et sanitaires indispensables à tout transfert d’animaux sauvages d’un pays à l’autre (et qui se sont avérées bien plus longues que prévues), deux des sept loups (un mâle et une femelle) ont été transférés au zoo de Split et les cinq autres ont pu être accueillis à Rome.

Pour ce qui me concerne, c’est grâce à Yitzhak Yadid, soigneur en chef du zoo et coordonnateur du projet, que j’ai pu observer pour la première fois les cinq loups quelques jours après leur arrivée en Italie.

Lors de ma première visite les animaux étaient encore en quarantaine sanitaire et attendaient la fin des travaux du tout nouvel enclos du zoo destiné à les recevoir.
Ce sont cinq magnifiques loups gris d’une quarantaine de kilos chacun pour une hauteur au garrot
d’environ 60 à 65 cm que j’ai pu rencontrer et qui n’ont pas semblé apeurés ni même dérangés par ma présence malgré le peu de distance qui me séparait d’eux (compte tenu de la proximité imposée par l’enclos provisoire de petites dimensions dans lequel ils se trouvaient alors).

Espace réduit

L’origine de ces animaux n’a pu être clairement établie. S’agit-il de loups nés en captivité, ou de loups capturés en liberté ? Quoi qu’il en soit leur comportement vis-à-vis des humains laisse à penser que ces animaux vivent en captivité depuis leur plus jeune âge car ils manifestent des signes de forte imprégnation vis-à-vis des hommes. Quant à savoir s’ils ont un lien de parenté, il apparaît qu’au moins quatre des cinq loups recueillis au Bioparco semblent avoir le même âge et pourraient donc être frères. Le cinquième paraît bien plus âgé que les autres.
La similitude de leurs caractéristiques morphologiques ne laisse, elle, aucun doute quant à leur appartenance à la sous-espèce européenne Canis lupus lupus.

Bioparco

C’est le mardi 3 janvier, soit quelques jours après ma première visite au Bioparco, que j’ai eu la chance d’assister, en comité restreint (!), à l’inauguration par les loups de leur nouvelle demeure : un enclos boisé de 2000 m2 disposant de deux larges bassins d’eau courante et bordé d’une haute palissade en bois. Plusieurs baies vitrées permettent aux visiteurs d’observer les loups tout en laissant des angles morts et des espaces permettant à ces derniers d’échapper à la curiosité et/ou à la proximité des humains.

Quel espace !

Un pur moment d’émotion lorsque le premier loup s’est aventuré dans l’enclos, suivi de près par ces compagnons qui ont très vite pris possession de leur nouvelle demeure. En une démarche suspicieuse et prudente au début mais qui s’est très vite transformée en course-poursuites, cavalcades dans les bassins d’eau et par le marquage urinaire systématique des nombreux arbres de l’enclos !
La joie de ces cinq compagnons d’infortune découvrant, peut-être pour la première fois de leur vie, des arbres où se frotter, de l’espace pour courir et de l’eau claire pour s’abreuver, m’a vraiment fait chaud au cœur, comme aux quelques soigneurs émus qui se trouvaient avec moi à partager ce bel instant.

Certes, la place d’un loup ou de tout autre animal sauvage n’est pas dans un zoo ou un parc, aussi confortable et spacieux soit-il. J’aurais préféré voir ces animaux remis en liberté, libres de vivre leur vraie vie de loup, loin des hommes et de leurs villes polluées et bruyantes.
Mais ceux-là survivraient-ils dans un milieu naturel qu’ils n’ont jamais connu ? Pourraient-ils déjouer les pièges d’une nature sauvage alors qu’ils n’ont connu que la captivité et l’espace exiguë d’une cage depuis leur plus jeune âge ?

Sauraient-ils éviter les meutes hostiles déjà établies sur les territoires qu’ils parcourraient ?
Certainement pas.

Mais malgré cette logique implacable qui veut que l’enfermement soit la seule solution raisonnable pour permettre à ces cinq loups de vivre dignement et sans trop de souffrance, je ne peux m’empêcher maintenant de me poser cette question :
« Quelques jours ou quelques heures d’une vie libre de loup ne valent-ils pas mieux qu’une vie entière enfermée dans un parc ? ».

On va être bien ici....
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