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Le temps du loup

Reportage sur le retour du loup dans les Vosges

mercredi 30 novembre 2011

Quarante-cinq attaques, 132 brebis et un poulain tués ou blessés depuis le mois d’avril dernier… le loup a fait un retour spectaculaire dans les Vosges où il semble bien parti pour rester. Après plus d’un siècle d’absence de ce super-prédateur, il va bien falloir apprendre à vivre avec. Qu’on le veuille ou non.

Le bras de Jean-Yves Poirot s’élève et pointe au-dessus de la ligne d’horizon.

Ce matin-là, la brume est restée accrochée beaucoup plus bas, de l’autre côté du col de la Schlucht où elle poisse villes et autoroutes. Le ciel est éclatant comme du mica, l’air bleu et léger. Depuis le col du Brabant, on a une vue sur la vallée aussi plongeante que dans un décolleté. C’est la fin de l’automne, ce pourrait être le début du printemps.

C’est qu’éleveurs et élus locaux ne savent pas trop comment faire face à cette « calamité »

Jean-Yves Poirot, éleveur de moutons et son aide berger Jean Philippe Remy ont perdu 35 moutons brebis ou agneaux victimes d’attaques de loup sur ses pâtures de La Bresse. Photo DNA — Christian Lutz-Sorg

L’index de l’éleveur tapote un peu dans le vide en direction du lointain. Il dit « là », « là » et puis « là aussi » en se retournant vers la crête pour désigner les lieux de pâturage sur lesquels devrait approximativement baguenauder son troupeau.

On a beau plisser les yeux, on ne distingue pas grand-chose, rien même pour être totalement honnête. On hoche la tête pour ne pas avoir l’air trop nigaud sans parvenir à être pour autant très convaincant, semble-t-il.

De toute façon, les brebis peuvent tout aussi bien se trouver là-bas qu’ailleurs puisque sur ce versant les bêtes paissent en liberté par groupes d’une grosse centaine de têtes.

Elles vont et viennent comme elles l’entendent sans chien ni berger et se débrouillent très bien toutes seules. Enfin disons qu’elles se débrouillaient très bien toutes seules jusqu’à ce que le loup n’arrive en tapinois au printemps et ne se pourlèche les babines en découvrant ce garde-manger formidable.

Du coup, l’ambiance s’est considérablement tendue aux abords des alpages et dans les vallées où on ne parle plus que de ça depuis que les cadavres de brebis essaiment les alpages.

Parfois, quand les voix prennent leurs sonorités du soir, les discussions se terminent en fracas de fracasserie. Le sujet s’y prête admirablement.

C’est qu’éleveurs et élus locaux ne savent pas trop bien comment faire face à cette « calamité » comme dit l’un d’entre eux. Le loup est une espèce strictement protégée et ils sont indemnisés en cas d’attaque c’est vrai, mais ça ne saurait suffire évidemment.

Ce qu’ils veulent, de ça ils sont certains et n’en démordront pas, c’est qu’il s’en aille, qu’il foute le camp, qu’il déguerpisse loin de leurs troupeaux, allez hop, ouste !

Depuis cette photo prise en juillet au col du Bonhomme, le loup a pris ses aises dans les montagnes vosgiennes.

Dans ce monde où on assassine les légendes il y a même à craindre un attentat non revendiqué qui réglerait le problème pense-t-on. Certains chasseurs de trophées rares et illégaux en rêvent plus ou moins secrètement, le chiffon gras sur le fusil et l’écouvillon dans le canon.

« Le loup n’a pas sa place ici »

Une extrémité catégoriquement rejetée par Jean-Claude Dousteyssier. Le maire du Ventron (on dit Venntron quand on ne veut pas être pris pour un Parisien) tient à respecter scrupuleusement la loi, mais concède toutefois aisément que « le loup n’a pas sa place ici. »

« Sur notre commune, il y a 800 moutons qui entretiennent le paysage et on peut encore accueillir un éleveur supplémentaire », explique-t-il. « La présence de ce prédateur est plus de nature à décourager les bergers présents, qui ont déjà du mal à vivre de leur métier, qu’à encourager l’installation d’un autre. Et nous avons besoin des agriculteurs, on a trop à perdre s’ils s’en vont. C’est grâce à eux que les paysages sont ouverts, que cette montagne vit. En tant qu’homme et poète, le loup ça m’irait bien, je trouve que c’est un bel animal, mais en tant qu’élu responsable je dis non. On se battra pour qu’il soit prélevé parce que s’il reste ce sera un coup trop dur pour nos éleveurs. »

Pour que cela soit tout à fait clair, il convient de préciser que « prélevé » signifie « abattu de façon légale » en langage administratif et volontairement elliptique.

Ce qui ressort donc de tout ça finalement, c’est que la poésie n’a, comme le loup, plus sa place dans notre monde. Il fallait s’y attendre.

Car ici c’est une terre d’élevage et d’humains qui ont façonné la nature à leur goût et selon leurs besoins. Avec plus de 80 habitants au km 2, les Vosges constituent même le massif français le plus densément peuplé.

D’où l’extrême sensibilité du sujet et les traditionnelles passes d’armes entre les tenants d’une nature fantasmée (en gros les supposés inconscients écolos/bobos/citadins) et ceux qui ont les deux pieds ancrés dans la terre noire et qui vivent cette terre au quotidien. Aux uns l’utopie, aux autres la réalité et le bon sens.

Les uns sont donc mollement pour le retour du loup, la grande majorité est violemment contre, tout ça est finalement dans l’ordre des choses.

Voudrait-on réintroduire le placide Dodo sur l’île Maurice que de hauts cris se feraient de toute façon entendre. Comme disait Renoir, le problème est que tout le monde a ses raisons.

On a vécu ces grands débats en Alsace au début des années 80 avec le lynx bien sûr, mais aussi avec le castor, espèce autrement plus inoffensive que le loup qui, on le sait, ne se contente pas de dévorer des agneaux mais croque volontiers de temps à autre un chaperon sans que ce dernier soit forcément rouge d’ailleurs, le « canis lupus » distinguant assez mal les couleurs. Mais il est nyctalope, ça compense.

Quoi qu’il en soit, avec aucune autre espèce sauvage que le loup le débat n’aurait été aussi passionné et passionnel.


Comme la forêt, la mémoire collective n’oublie rien et surtout pas ces siècles hantés par cette peur de toujours. Le loup est un point de mémoire comme il peut y avoir des points de côté.

Un éleveur découvre une brebis tuée par le loup en septembre sur les hauteurs de la Bresse, au col du Brabant. Photo PQR / L’Est républicain

« Rien n’est plus passionnant que le loup », écrivait d’ailleurs Alexandre Vialatte dans ses Dernières Nouvelles de l’homme. « La zoologie le réclame, l’hiver le veut, le frisson le suppose. […] Un loup mangeant méthodiquement un sous-préfet en uniforme, ou avalant à la sauvette un petit fonctionnaire rural, dans un site nettement bocager, coupé de ruisseaux et d’ombrages, est une des choses les plus décoratives qu’un graveur puisse imaginer. »

« On ne peut pas tout avoir. Il faut choisir et assumer »

Seulement voilà, les sous-préfets en uniformes et les petits fonctionnaires ruraux se font rares ces temps-ci sur les hauteurs de la Bresse, de Cornimont, du Ventron ou de Fresse/Moselle au contraire des brebis qui pullulent. C’est bien là le cœur du problème.

« Mais heureusement qu’il y a les brebis ! Avant, tout ce que vous voyez là-bas, c’était de la friche », tonne Jean-Yves Poirot, éleveur à la Bresse, en montrant des prairies d’un vert tendre comme une joue d’enfant.

« Ce sont les moutons qui ont fait ce paysage, c’est grâce à eux que cette montagne est magnifique », renchérit-il. « Si on enlève les moutons, dans dix ans ce sera à nouveau des friches vous faites pas de soucis pour ça. Il faut savoir ce qu’on veut aussi. Les gens sont contents de se promener dans une belle nature mais en même temps ils veulent le loup ! C’est pas jouable comme ça, on ne peut pas tout avoir. Il faut choisir et assumer. »

Les mots ont un peu trébuché et l’accent vosgien qui fait d’un « a » un « o » et oblige à traîner sur quelques voyelles s’est sensiblement accentué parce que Jean-Yves Poirot est fatigué, las, agacé. Inquiet aussi.

Comme ses collègues bergers, il a passé une saison d’estive éprouvante, lui plus que les autres sans doute puisque son exploitation a largement contribué à la part du loup.

Sur les 132 brebis attaquées, 35 lui appartenaient. Le poulain égorgé au pied des maisons aussi. Son cheptel a essuyé plus de la moitié des attaques recensées et forcément, il y a de la rancœur dans sa voix. Peut-être de la colère aussi, mais entre les deux, la différence est infime, on ne saurait donc l’affirmer avec certitude.

« C’est bien simple, je perds 30 à 35 heures par semaine pour surveiller les troupeaux alors qu’on travaille déjà sept jours sur sept et du matin au soir et qu’on n’y arrive pas », poursuit-il.

Plus qu’un désagrément, la présence du loup est une énorme surcharge de travail et aucun berger du coin n’a les moyens de la supporter. Même si la chambre d’agriculture a mis à leur disposition, une journée par semaine, un aide berger qui partage son temps entre les exploitations des cinq agriculteurs touchés par les attaques qu’il aide dans les travaux de défrichage et de surveillance notamment.

« C’est déjà ça bien sûr, mais ce n’est pas suffisant », poursuit M. Poirot. « Et puis, on n’élève pas des bêtes pour les retrouver égorgées. On est indemnisé, mais les indemnités ne couvrent pas tout. Elles ne prennent pas en compte le stress des troupeaux après les attaques. Il faut savoir que statistiquement 25 % des brebis ne portent pas l’année qui suit l’attaque et que ça monte à 50 % l’année suivante. »

Le loup reprend possession des territoires qui ont été les siens pendant des siècles

La forêt est toute proche. Le loup aussi sans doute, attendant la nuit ou le petit matin pour billebauder et partir en maraude.

Jean-Yves Poirot l’a entrevu. Une fois. C’était aux alentours du 20 octobre. La préfecture avait temporairement autorisé des tirs d’effarouchement de l’animal pour ralentir le rythme frénétique de ses attaques et il s’était l’espace de quelques secondes pris dans le pinceau des phares.

Attaquée avec son poulain, cette jument s’était défendue. Jean-Yves Poirot mise sur la peur qu’elle peut inspirer au loup pour protéger ses moutons. Photo DNA - Christian Lutz-Sorg

L’équipage armé et dirigé par un lieutenant de louveterie, mais qui avait interdiction de tirer dans sa direction, a vu quelque chose « comme un gros chien » mais qui n’en était de toute évidence pas un, qui s’est enfui au triple galop. « Il courait à une vitesse incroyable », souffle-t-il.

On sent qu’il a été impressionné par cette apparition, que voir un loup en liberté fait partie des choses qui font changer le timbre de la voix quand on en parle. Ce n’est pas tous les jours en effet que s’invite une légende, un mythe, une peur ancestrale en même temps qu’un fantasme absolu.

Lui dit qu’il s’attendait à être confronté à ce problème, qu’il savait que ça finirait bien par arriver un jour ou l’autre.

« Il y a une dizaine d’années on en parlait entre nous. On voyait bien que depuis qu’il était arrivé dans les Alpes, il gagnait d’autres terres et il était évident qu’il finirait par débarquer ici. Je crois qu’il faut se préparer à avoir du loup tout le temps. Maintenant, il est là. »

Il est là oui. À portée de voix, comme dans les Alpes, les Pyrénées, le Massif central, le Jura mais aussi en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas peut être.

Progressivement, le loup reprend possession des territoires qui ont été les siens pendant des siècles.

Le problème, c’est qu’en un peu moins de cent ans, la donne a changé et que ces territoires ne sont plus ceux que ses ancêtres ont connus.

Et puis, si l’homme a éradiqué l’animal il y a un siècle au nom d’une assez obscure lutte contre les forces du mal et contre un danger tout relatif pour ses troupeaux, c’était pour rester l’unique mal dominant. Il a du mal à accepter que cela change.

« On ne peut pas exclure qu’il y ait deux loups »

Depuis la disparition du seul animal à avoir fait naître chez lui une peur irrationnelle, l’homme a donc pris ses aises, tout particulièrement dans les Vosges où il tolère à peine le lynx. Les herbes de Saint-Jean dont on faisait les croix cloutées aux portes des étables ont été brûlées et les enfants n’ont plus peur d’aller se promener dans les bois. Le retour du loup remet tout ça en question.

« Il est encore un peu tôt pour affirmer que le loup va rester dans les Vosges, mais tout porte quand même à le croire », confirme ainsi Thomas Pfeiffer, auteur d’un très érudit ouvrage sur le sujet [1].

« Celui-ci se comporte comme un jeune mâle qui cherche un territoire et là où il se trouve actuellement, il y a tout pour le satisfaire : le gîte et le couvert. Il serait donc logique qu’il soit tenté de s’y installer. De toute façon, c’est à un retour naturel et inéluctable auquel on assiste. Si ce n’est pas ce ou ces loups-là, car on ne peut exclure qu’il y en ait deux, ce sera un autre dans huit mois ou un an. »

Un loup qui viendra peut-être, comme celui-ci, d’Italie via les Alpes. A moins qu’il n’arrive de Pologne après avoir traversé l’Allemagne. Les deux souches sont amenées à se rencontrer à un moment ou à un autre au gré de leur migration, cela ne fait plus de doute.

« Il va falloir apprendre à gérer cette cohabitation dans l’avenir et créer un pacte écologique entre l’homme et le loup qui intègre les activités pastorales et la présence de ce superprédateur », poursuit Thomas Pfeiffer. « On peut vivre avec le loup, ce n’est pas simple, ça demande une adaptation et des sacrifices, mais on peut y arriver. »

Vouloir aller contre le loup, c’est donc d’une certaine façon vouloir aller contre le sens de l’histoire. Reste à savoir si on veut y aller au pas de course ou en traînant les pieds.

La tentation du patou

Avec l’arrivée de l’hiver, les éleveurs vont bénéficier d’un répit de quelques mois. Leurs bêtes viennent en effet de rentrer dans les étables et les bergeries et le loup va se rabattre sur le gibier de la riche forêt vosgienne.

Mais dès le retour dans les estives, ils devront à nouveau se coltiner le prédateur. Cette période hivernale va donc être mise à profit pour anticiper les problèmes à venir.

En attendant les réunions de bilans et de prospectives avec les pouvoirs publics, certains éleveurs ont déjà décidé d’agir et d’acheter un montagne des Pyrénées, chien de protection également appelé « patou », qui a la particularité d’être élevé au milieu des brebis et de faire partie d’un troupeau qu’il défendra contre ses agresseurs, le moment venu.

Utilisés de façon traditionnelle dans les Alpes et les Pyrénées, les patous sont de redoutables adversaires pour les loups, les lynx et même les ours qui préfèrent fuir que d’engager le combat avec eux.

Le problème est que ce chien peut également considérer un promeneur ou un vététiste comme un intrus pour le troupeau et se montrer agressif. Une perspective qui inquiète dans un massif aussi fréquenté que celui des Vosges.

Une stèle commémorant la mort d’un loup à Harskirchen en 1887. Photo archives DNA

Voir en ligne : Article dans les DNA par Pascal Coquis, publié le 30/11/2011

P.-S.

Le dernier loup Alsacien

Donné périodiquement pour mort, le dernier loup d’Alsace a selon toute vraisemblance été tué à Hirtzbach dans le Sundgau le 30 août 1908 par Xavier Froesch.

Depuis cette date, on a périodiquement signalé la présence du prédateur dans les Vosges sans qu’une preuve formelle de son implantation soit donnée. Jusqu’à cette photo (voir ci-contre) prise le 8 juillet dernier à 18h54 par un piège photographique à détecteur de mouvements installé près du col du Bonhomme, dans le Haut-Rhin, par les agents de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS).

En France, le dernier loup sauvage aurait été tué en 1937 dans le Limousin. D’autres spécialistes avancent, eux, la date de 1954 dans le Dauphiné.

Une Population en augmentation

Strictement protégé par la convention de Berne, le loup n’a aujourd’hui plus aucun prédateur.

Depuis son retour naturel sur le territoire français en 1992 par le truchement d’une meute en provenance d’Italie, il ne cesse d’étendre son territoire.

On estime ainsi à environ 200 le nombre de loups présents dans l’hexagone et à 27 ses zones de présence. En Italie, où les Abbruzes ont servi d’ultime refuge aux derniers loups dans les années 1970, on estime leur nombre à 700 environ.

En espagne, ce sont près de 2500 loups qui ont été recensés ces dernières années. La Pologne compte aussi une forte population d’environ 900 animaux. Ce sont des loups venus de Pologne qui ont contribué à repeupler le territoire allemand et c’est sans doute un loup polonais qui a été aperçu en Belgique cet été.

Il faut une centaine de loups pour que l’espèce soit considérée comme reoproductible.

Un Million d’euros

C’est approximativement le montant des sommes dépensées par l’Etat pour indemniser les éleveurs victimes du loup. En Alsace, ce sont 21 000 euros qui ont été versés pour les attaques du canidé et 8 000 euros ont été débloqués pour financer l’embauche temporaire d’un aide berger.

L’ONCFS attribue 120 euros aux agriculteurs pour compenser la perte d’une brebis attaquée si on ne peut exclure la responsabilité du loup. Ce montant grimpe à 160 euros pour une brebis pleine. Il n’est que de 90 euros pour un agneau.

À ces sommes se rajoutent 0,80 euros par nombre d’animaux présents dans le troupeau au moment de l’attaque pour compenser le stress subi par des bêtes souvent durablement traumatisées.

Notes

[1Alsace, le retour du loup. Ed. La Nuée Bleue.

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