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« Le paradoxe de la modernité, c’est le retour du sauvage »

mardi 1er octobre 2013, par Baptiste Morizot

C’est en Lozère que le chercheur en philosophie Baptiste Morizot est parti, en compagnie d’un trappeur, sur les traces de cet animal redouté par les éleveurs et sanctifié par les écologistes. L’enjeu : trouver la juste place de l’homme dans la nature.

Dans le Philosophie Magazine de septembre, partez « sur la piste du loup » en Cévennes. Avec un jeune philosophe passionné par la biodiversité et un ingénieur écologue spécialiste des grands prédateurs avec laquelle travaille la Fondation Nicolas Hulot pour proposer un autre regard sur le retour de cet animal, sans doute un processus parmi les plus inattendus et les plus innovants de la fin du XXème siècle en matière de biodiversité, et surtout apprendre à cohabiter avec lui.

Car chaque été, c’est la même litanie dans les Alpes et plus récemment dans le Massif central : animal redouté et à abattre pour les éleveurs, sacré ou sanctifié par les écologistes, ses attaques sur les troupeaux font la une des médias sans qu’une perspective de cohabitation plus apaisée ne semble possible. Car le loup entre en contact et en conflit avec certains de nos usages, là où se joue une rivalité pour les ressources : autour des troupeaux d’ovins domestiques.

Un mythe iroquois raconte qu’un jour, la tribu prit la décision de chasser tous les élans, en négligeant l’avis des autres vivants : les loups furent affamés et commencèrent à disparaître. Saison après saison, la santé de la terre périclita, comme celle du gibier, des rivières et des cœurs. Depuis ce jour, à chaque palabre, avant de parlementer, un Iroquois se lève et demande : «  Qui, dans cette assemblée, parle au nom du loup ?   »

C’est pour chercher cette parole que je m’enfonce ce matin dans les Cévennes, sous la silhouette sombre du mont Lozère. Dans cette région sauvage, la forêt, chaque année, avance plus près de l’orée des villages, et le loup la suit. À la radio locale, j’entends un agriculteur qui raconte avoir vu, le matin même, un loup traverser un pré de fauche, trottinant sans crainte : il l’a filmé avec son portable, et le loup court désormais sur le Web. «  Le loup est là   », disent les forestiers et les ermites, le loup est là. Le cri murmuré se répand et résonne de clocher en clocher, jusqu’aux abords des grandes villes.

Je vais à la rencontre d’Antoine Nochy, homme au parcours singulier : formé à la philosophie en Sorbonne, puis au métier d’ingénieur écologue, c’est un spécialiste du loup. Il a reçu l’enseignement des experts du groupe «  Grands Prédateurs   » au parc de Yellowstone aux États-Unis, où il a été formé aux techniques de trappeur adaptées à la gestion écologique du loup. C’est fort de cette expérience américaine qu’Antoine est revenu dans les Cévennes, pour travailler sur le retour du loup en France, qu’il appelle «  le pays aux cinq climats   ». Il m’accueille devant son mas de pierre sèche. Nous travaillons déjà ensemble : une poignée de main silencieuse et un sourire font un rite d’accueil suffisant entre coureurs des bois.

Rencontrer un superprédateur

Le soir au dîner, nous échafaudons nos plans : nous sommes ici pour pister le loup, pour le suivre à la trace, pour, peut-être, authentifier sa présence et tenter de formuler, au contact de la forêt, les problèmes philosophiques et politiques posés par son retour si furtif : «  On ne voit pas le loup, on le rencontre.  » En effet, une meute de quatre à six individus sur 200 kilomètres carrés, dotés d’une ouïe, d’un odorat et d’une intelligence exacerbés, sont très difficiles à observer : «  Mais le loup se voit dans les autres animaux. On voit son reflet, c’est-à-dire son effet sur leurs comportements. Il force les ongulés sauvages à être en petits groupes, pour se protéger, et disperse les grandes hardes – la physionomie du paysage animal change.   » Le loup est une présence invisible : ce qui génère nécessairement des extrapolations – on fantasme le loup de ne pas le connaître.

C’est une attitude philosophique et pratique à l’égard du sauvage qu’Antoine a forgée en baroudant entre les forêts cévenoles, celles du Wyoming et du Kurdistan. Cette attitude est une réponse à son diagnostic du monde contemporain : «  Le paradoxe de la modernité, dit-il, c’est le retour du sauvage.   » Elle consiste à penser concrètement les moyens d’une cohabitation avec le sauvage, dont le loup est un aspect et un symbole.

Au matin, nous jetons les sacs dans le coffre et roulons vers la forêt. Sur le plateau, nous traçons à vive allure entre les hêtres et les noisetiers, la machette au repos, à la ceinture, disponibles à toute chose qui fasse signe. Antoine nous oriente, suivant des critères secrets, lumières pour lui seul, entre une coulée de cerf et ces bruyères qui exhalent leur parfum à chaque pas.

Nous nous arrêtons au-dessus d’une trace. Antoine s’y penche : «  Ça, je ne sais pas ce que c’est. On dirait une empreinte, mais il faut empêcher l’esprit de conclure. J’appelle ça : une invitation. Je la mets dans un coin de ma tête. Le problème, ce n’est pas d’être certain ou d’avoir raison, c’est de se retrouver à un moment face à l’animal. C’est du donjuanisme.  »

On traque le loup en comprenant son « feng shui » spécifique, son art de faire territoire : où va-t-il passer dans ce paysage ? On émet des hypothèses sur les lignes de moindre résistance pour arpenter l’espace : «  Le loup, c’est une posture où tu ne cesses de douter, si tu es dans la certitude, tu fais le bravache, et tu le rates ou tu l’inventes.  »

Penser comme un loup

Aldo Leopold, dans son Almanach d’un comté des sables (1949), ouvrage pionnier de l’éthique de la terre, a formulé cette présence invisible : «  Seul l’indécrottable peut ignorer la présence des loups, ou le fait que les montagnes ont une opinion personnelle à leur égard.  » Vivant l’époque de l’extermination du loup dans l’Ouest américain, il avait saisi dans sa complexité écologique les effets de sa disparition : «  Je soupçonne à présent que, de même qu’une harde de cerfs vit dans une peur mortelle du loup, la montagne vit dans une peur mortelle du cerf. Et avec plus de raison, parce qu’un cerf mâle pris par les loups sera remplacé en trois ans, mais un mont dénudé par les cerfs ne sera pas remplacé avant des décennies. De même avec les vaches. Le vacher qui débarrasse son pacage des loups ne se rend pas compte qu’il prend sur lui le travail du loup qui consiste à équilibrer le troupeau en fonction de cette montagne particulière. Il n’a pas appris à penser comme une montagne.  » C’est avec ces phrases en tête que nous parcourons les crêtes, à la recherche de ce décentrement intérieur : une révolution copernicienne, depuis un référentiel anthropocentré, jusqu’à une expérience écocentrée.

Nous nous arrêtons pour déjeuner au creux d’un col. À l’horizon s’accumulent des nuages d’orage. Nous avons croisé des traces de canidés ; mais ce qu’on peut extrapoler de leur trajectoire, de leur forme, de leur situation, n’est pas concluant. Alors qu’on dévore une pintade en se léchant les doigts, Antoine explique : «  La meilleure définition du tracking, c’est ce que dit Husserl sur le cube. Personne n’a jamais vu un cube en entier en un regard : tu vois ses faces visibles, mais tu projettes les faces cachées. Le problème est de faire exister ce que tu ne vois pas. Tu n’arrives à faire exister ce loup que par ta connaissance de son espèce et ton imagination de comment le vivant se débrouille sur un terrain particulier. Tu dois essayer, de la manière la plus objectivable possible, de faire exister les faces cachées des choses. C’est décisif pour le loup : c’est un animal élusif et ubiquitaire.   » Une grêle nous cueille dans les sous-bois, sans prévenir.

La nuit descend avec nous des montagnes : nous rentrons bredouilles à l’oustaou, la maison fortifiée, rêvant des silhouettes de loup derrière chaque buisson, chaque pensée. Prouver l’existence du loup semble ce soir aussi ardu que prouver l’existence de Dieu. Mais le loup laisse quelques empreintes.

La chasse au réel

La traque reprend au petit matin, en suivant d’autres pistes, qui trouvent cette fois leur origine au bistrot du coin : «  Pour trouver du loup, il faut écouter parler les hommes   », glisse Antoine en souriant. Il nous oriente vers une piste, en haut d’un flanc de colline déboisé. Il m’explique, dans un paysage majestueux, les signes qui l’amènent ici : d’abord des bruits qui courent dans la région, sur des hurlements entendus ici et là. Ensuite cette zone de l’Office national des forêts (ONF), délaissée par les chasseurs et les humains. Au sud, la piste se prolonge par un corridor naturel, lit d’un ruisseau à sec qui mène au fond de vallée. Le loup est économe, comme les ruisseaux : «  Les chemins de l’eau sont souvent les meilleurs.  » La zone qu’on prospecte est parfaite d’un point de vue lupin : elle correspond à l’art d’habiter le territoire propre à ce prédateur social, au pouvoir d’adaptation tel qu’on le retrouve dans des zones céréalières en Espagne, dans les régions désertiques du Golan, au Moyen-Orient et en Arctique, où il doit affronter des températures de – 50 °C.

Nous arpentons la piste, cherchant les pièges naturels pour les traces que sont les zones argileuses – au bout du regard, les crêtes sont splendides, mais nous n’avons d’yeux que pour les flaques de boue. Oui, nous chassons, mais pas le loup. Plutôt une Idée du loup, son essence mobile et bigarrée : ses manières d’aller, de vouloir, de faire territoire. Doug Smith, mentor d’Antoine et responsable de la réintroduction du loup à Yellowstone, la décrit en trois mots, que chaque être décline à sa façon : «  social, travel and kill   » («  socialiser, voyager et tuer  »).

Mais cette chasse à l’Idée laisse sa proie intacte. Ici, l’intuition de Nietzsche concernant l’origine de la quête de connaissance devient manifeste. Elle ne constitue pas une recherche abstraite et désintéressée de savoir. Dans une perspective généalogique, la pensée apparaît bien plutôt comme une continuation de la prédation : pister et traquer les phénomènes. Mais c’est une continuation sublimée, c’est-à-dire séparée de sa violence et de sa létalité initiales, ce qui inverse son rapport à la proie. C’est une «  chasse au réel  » qui ne tue pas, mais exalte la proie, la rehausse d’être connue de manière plus complexe, plus subtile – plus vivante.

C’est à ce moment-là que nous voyons l’empreinte. Dans une ornière, au creux d’un virage, elle m’immobilise par sa taille et sa force archaïque, dont elle n’est qu’un instant, prisonnier dans la boue. Antoine scrute en silence, puis formule dans une moue : «  La difficulté de la traque du loup, c’est qu’il faut être extrêmement crédule, il faut y croire, sinon, tu te dis que c’est rien et tu passes à autre chose ; et en même temps il faut être extrêmement pointilleux.  »

Il est aisé de reconnaître une empreinte de canidé, mais il est difficile de distinguer l’empreinte du loup de celle des grands chiens. Il existe néanmoins une série de critères, qu’il faut composer ensemble dans un incessant exercice de l’esprit. La trace du loup s’inscrit dans un losange quand celle du chien est plus ronde ; elle a les pelotes avant jointes par le bas, des griffes fortes, une piste qui coupe les virages à cœur, une empreinte de 9 à 12 centimètres. La nôtre mesure 10,1 centimètres.

Nous mesurons, évaluons, extrapolons, pliés en deux comme des chercheurs d’or. Un cri de rapace me fait lever la tête. Je sonde en vain la lisière, en proie au paradoxe circulaire de la traque : qui te regarde quand tu scrutes une empreinte ? Du regard amusé de qui es-tu l’objet insouciant, c’est-à-dire la proie ? Le rapport dominateur à l’égard du vivant s’inverse furtivement au cœur de la forêt. Une intuition émerge alors en pleine lumière : les myriades d’animaux qui nous entourent ici sont beaucoup plus lucides que nous sur le fait que nous sommes, parmi eux et comme eux, des animaux. Une seule espèce vit dans l’illusion.

Antoine a trouvé d’autres traces de canidé : à partir de ces fragments, nous reconstituons une voie (le pas entier constitué des deux antérieurs et des deux postérieurs), et enfin une piste, qu’on peut suivre sur plusieurs dizaines de mètres. C’est là que l’enquête peut commencer, pour distinguer le loup du chien, l’ancêtre archaïque du descendant domestique – la légende du toutou.

La voie est rectiligne, elle ne fait pas de zigzag ainsi qu’on le voit souvent chez les chiens. Les virages sont coupés à cœur, et la bête marche à l’intérieur des courbes ; les griffes de chaque empreinte sont fortes. Les pattes arrière marchent dans la trace des antérieurs, signe de la démarche caractéristique du loup, qui économise son énergie dans la neige. Cela donne à voir une piste de bipède, comme s’il se tenait debout. Hypothèse psycho-ethnologique : en laissant imaginer un humanoïde, ce genre de traces a pu constituer un élément puissant dans l’élaboration du mythe du lycanthrope – genèse du loup-garou.

Le retour du loup en France

Le problème du loup a évolué à bas bruit. En 1992, un couple de loups venus des Abruzzes est vu dans le vallon de Mollières, au nord de Nice, dans les Alpes du Sud. Ce sont de petits loups de la sous-espèce italienne, pesant de 20 à 35 kilogrammes. Les attaques de troupeaux commencent. Les loups « dispersants », des jeunes inhibés sexuellement par le pouvoir des chefs de meute, partent explorer de nouveaux territoires pour fonder des royaumes. Ils peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres, ce qui explique la radiation naturelle des populations. Ils voyagent de nuit, passent les autoroutes, traversent les fleuves à la nage, invisibles d’être inconcevables. Un jour, le loup est aperçu dans les Vosges. Il vient du Mercantour. On l’aperçoit dans le massif de la Madre, loin dans les Pyrénées. Il est sur le plan de Canjuers, dans le Var. Un jour, il est dans le Jura. Dans le Massif central, en Lozère, en Ardèche, dans le Gers et dans le Lot. Un jour, il est ici. Des deux loups présents en 1992, la campagne française est parsemée de plus de 250 loups en 2013 suivant l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS).

Pister : chercher, imaginer, expérimenter

De visible il n’y a que des traces de canidés dans la boue. Mais avec d’autres yeux, il s’agit de recomposer une trajectoire, d’extrapoler un parcours, une allure, un faisceau d’intentions, qui disent une manière d’habiter un lieu. L’émotion si intense du pistage, plus forte en un sens que de voir l’animal de ses yeux, revient à ce qu’on voit par ses yeux ; on est obligé de se projeter dans son crâne pour comprendre ses intentions, de marcher avec ses pattes pour comprendre son déplacement. Ici on voit les antérieurs enfoncés parallèles dans la glaise : il s’est arrêté, juste là où nous sommes, pour observer le paysage, et humer le fumet du mouton qui paît en contrebas, comme on regarde la carte au restaurant. Là, il a inspecté souverainement son royaume ; ici un grattis, pour signifier à une autre meute la frontière qu’ils ne dépasseront pas sans devoir se battre, ou se mesurer. Tout cela excite la pensée, dans une science-action où chaque hypothèse oriente le pas et le regard ailleurs. Cette méthodologie rejoint en profondeur un rite chamanique : la délocation, qui consiste en le pouvoir de déplacer son esprit dans le corps d’un animal – souvent un jaguar, un lion ou un loup. Cette sensation de voir par les yeux de l’animal, procurée par le pistage, est peut-être à l’origine de l’extrapolation imaginaire qui la consacre comme pouvoir surnaturel. Reste que cette forme de délocation chamanique fonde la méthode pratique d’une lupologie, une science rigoureuse du grand prédateur.

Notre décision est prise : à partir de ces indices, le scénario qu’on imagine est assez plausible pour poser un piège à traces (ou sand track, «  piège de sable  », comme l’appelle Carter Niemeyer, le trappeur du Predator Control américain qui a formé Antoine à la capture). Ce dernier sort l’attirail de trappeur, composé de fioles aux odeurs bestiales : il prépare alors autour d’un faux trou de rongeur, rempli de pâté alléchant, un bouquet d’odeurs complexe, mêlant celles de différents animaux, qui vont attirer le loup par un jeu de leurres olfactifs.

Le piégeage exalte ensemble l’intelligence de l’homme et celle du loup : le premier cherche à tromper l’animal, tout en sachant que le second est trop intelligent pour réagir à autre chose qu’à un message subtil, attisant sa curiosité de prédateur, titillant son orgueil de souverain du territoire, jouant sur ses instincts hiérarchiques. Avec à la main une fiole contenant, comme une lampe magique, une meute entière (c’est-à-dire des odeurs mêlées qui signifient à celui qui renifle le passage d’une bande puissante et multiple), Antoine précise : «  Il faut cent heures à un piège à traces pour s’exprimer. Il a besoin de six heures au soleil pour bien transpirer. Avec le piège à traces, on est dans une autre spatialité, celle de l’odorat. Avec le fort vent du nord qui s’engouffre dans notre coteau, les odeurs bien chauffées par le soleil de midi vont se diffuser loin dans la vallée, et explorer l’espace, puis attirer les intéressés. Après quarante-huit heures, on peut voir quelque chose. Après cent heures, c’est fini, s’il n’y a rien, c’est qu’il n’y a personne. Et pas qu’il n’est pas venu. Le piège génère une angoisse de souveraineté pour le loup, comme si tu rentrais chez toi et que tu trouvais un pantalon et un téléphone : quelqu’un a dormi dans ton lit.  » Dans le piège, les odeurs sont plus que des odeurs, elles sont des signes-stimuli, des symboles géopolitiques, des défis lancés. Elles constituent un paysage olfactif signifiant. Puis on recouvre le sol d’un tapis de sable fin, pour attraper juste les empreintes. Il n’y a pas de piège – si ce n’est pour capturer l’ombre d’un passage.

En quelques minutes, avec des genouillères pour ne pas laisser d’odeur humaine, tout est mis en place, et nous retournons à l’oustaou, où nous parlons du loup jusque tard dans la nuit : «  L’animal ne parle pas, dit Antoine, mais il a le don de faire parler les hommes.  »
Le lendemain au soir, nous retournons au piège, les yeux plissés et le sourire à l’orée du visage, juste de partir en quête. Le piège a été détruit, par un animal, un gros selon Antoine. Qui a pris soin de ne pas laisser une seule empreinte dans le sable. Il y a une laissée de blaireau, des traces de pattes d’un félin (un chat sylvestre ? un lynx ?). Pas trace de Messire loup.

Mais quelques mètres plus loin, je suis attiré par une forme dans la boue sèche : une nouvelle empreinte, massive, sort du sous-bois. La terre est plus sèche, elle épate moins la trace, très aiguë, bien en losange, très lupine. Après plusieurs minutes de silence, Antoine dit en repartant vers la voiture : «  Il y a quelqu’un, je crois.  »

On a probablement débusqué une «  wolf highway  », une «  autoroute à loups  », comme dit Carter Niemeyer. Ces traces amèneront de nouvelles procédures de vérification. C’est un savoir lent à constituer, au rythme des choses, ourlé d’incertitude. Car l’horizon avance avec le marcheur.

La suite de l’histoire est pour les semaines qui viennent. On va affiner le jeu d’odeurs pour essayer d’induire une réaction d’orgueil et de souveraineté chez l’intéressé, l’amener à faire un grattis, un jet d’urine pour marquer son territoire et dire bien fort : «  Je suis chez moi.  » Le piège à traces cherche aussi à provoquer une laissée : on récolte alors l’excrément, qu’on envoie à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (qu’Antoine appelle «  la police de la nature  ») pour analyse génétique. Alliée à des dispositifs de piégeages photographiques, l’authentification rigoureuse du loup est alors possible. Cela permettrait de classer cette partie du Gard en zone de présence permanente, ce qui officialiserait la présence d’une meute et permettrait aux éleveurs attaqués de bénéficier d’un remboursement : les enjeux socioéconomiques sont de taille.

Le besoin de philosopher

Le pistage et la capture éthologique sont les éléments d’une méthode de rapport au sauvage qu’Antoine Nochy représente dans le «  Plan national Loup 2013-2017  ». Cette initiative gouvernementale a pour fonction de gérer la présence du loup en France depuis vingt ans : gestion de sa population, de sa préservation, mais aussi de ses dégâts sur les élevages de moutons.

C’est là que ces savoir-faire prennent toute leur ampleur politique et philosophique : car les positions en présence actuellement échouent à gérer effectivement la crise. Les éleveurs portent seuls le poids du loup. Ils subissent massivement les attaques du prédateur, qu’ils classent spontanément, suivant une logique vieille comme l’agriculture, dans la catégorie des «  nuisibles  », et réclament à bon droit des solutions parfois radicales. Or éradiquer le loup est impossible en France. Il est une espèce protégée par la directive «  Habitats, faune, flore  » depuis 1989, en tant qu’animal revenu naturellement dans un milieu. Plus de trois cents tests génétiques ont montré sans doute possible que les loups français descendent bien du loup italien des Abruzzes (qui s’est dispersé jusqu’en France par les Apennins, puis les Alpes) et non de loups en captivité réintroduits par les hommes.

Mais face aux éleveurs, les écologistes réclament des politiques de préservation et de sanctuarisation du loup, qui souvent méprisent la situation éprouvante des bergers, tout en mécomprenant le phénomène éco-éthologique du retour du loup : on ne peut pas coexister dans des espaces séparés, comme aux États-Unis, et maintenir les loups dans des parcs naturels sanctuarisés, car les loups se dispersent spontanément pour conquérir de nouveaux territoires. La déprise rurale en France leur offre des millions d’hectares de forêt et de friches, riches d’un gibier qui recommence à être abondant.

L’issue possible serait une cohabitation réelle, qui ne consiste pas en un zonage en territoires séparés, mais en un partage des usages d’un même territoire. Le zonage repose sur des croyances fausses. On pense que le loup a besoin d’espaces vides et sauvages ; mais ce dernier réinvente sa manière de faire territoire, plus près des hommes, tissé dans les interstices de nos espaces quadrillés.

C’est ici qu’apparaît le besoin de faire de la philosophie : lorsque échouent les habitudes et les pratiques induites par les anciens paradigmes. C’est-à-dire quand les anciennes techniques familières de gestion du réel (éradication des nuisibles ou sacralisation du sauvage) deviennent inopérantes. Alors il faut faire table rase, élaborer de nouveaux paradigmes, pour dessiner autrement la carte qui nous oriente dans l’expérience.
On ne sait rien du loup en contexte français. On l’a exterminé avant que ne naisse une science de l’animal fiable, l’éthologie, et celle-ci est fondée sur une observation in vivo que le loup, si furtif, rend très difficile. Or il est nécessaire d’apprendre à le connaître, pour se familiariser avec ses manières d’exister, comme il faut connaître les orages, les sols, les rivières, pour rendre le monde habitable.

Coexister n’est pas cohabiter

Pour cohabiter avec le sauvage, il faut entrer en contact avec lui, et c’est précisément le sens de la méthode qu’Antoine Nochy ramène de Yellowstone : la capture scientifique consiste à piéger le loup, par exemple lors d’une attaque de brebis, aux abords du troupeau, avec un piège qui ne le blesse pas. Une fois capturé, on va lui fixer un dispositif de géolocalisation et le laisser repartir. Cette technique est le fondement de la gestion du loup par les experts américains, qualifiée de plus grande réussite écologique du XXe siècle.

Elle constitue l’instrument central d’acquisition du savoir sur le loup, mais elle constitue aussi un outil efficace pour résoudre les problèmes d’attaques de troupeau. En effet, le loup, sans être blessé, est profondément échaudé par sa capture. Contrairement à un loup tué, il peut retourner partager avec la meute son expérience du danger d’attaquer les troupeaux des humains, ce qui permet d’influer de manière efficace sur les comportements de chasse des meutes. Comme le précise Antoine : «  Il est important d’agir sur le comportement de l’animal en rendant hostile le périmètre rapproché des activités humaines quand les éleveurs s’y trouvent.  »

Certains écologistes, aveuglés par leur sacralisation du sauvage, voient dans cette technique une profanation du sauvage : un apprivoisement. Lorsqu’un ours rencontré en forêt signifie à un humain, en grognant, qu’il n’a rien à faire sur son territoire, peut-on dire que l’ours a apprivoisé l’humain ? Envoyer des messages et signifier des limites n’est pas apprivoiser, c’est interagir entre êtres vivants, comme toutes les espèces territoriales le font.

Les animaux de la mégafaune ne peuvent partager de territoire qu’à la condition d’entrer en contact, pour se signifier leurs intentions respectives. Le contact est omniprésent. Mais les Occidentaux du XXIe siècle, au nom d’une conception cryptoreligieuse de la nature sauvage (le Wild), pensée comme intacte et sacrée (sur le modèle d’un Paradis perdu), refusent cette prise de contact, qui pourtant dit notre appartenance commune à la nature. Car en vérité, nous sommes la nature.

Des problèmes de rivalité

Le loup entre en contact avec nous là où se joue une rivalité pour les ressources : autour des troupeaux d’ovins domestiques. Les bergers d’hier avaient adapté leurs techniques à une campagne dépourvue de loups. Leur retour soudain voit donc les troupeaux sans protection. Depuis vingt ans, des mesures se multiplient (tirs d’effarouchement ou de défense, barrières électrifiées, chiens de protection, parcage des bêtes pour la nuit) –, mais elles ne sont pas toujours évidentes à mettre en place dans le cadre français de l’élevage extensif et sont lourdes à porter pour les éleveurs d’une filière ovine déjà sinistrée. Des arrêtés préfectoraux permettent des battues pour tirer le loup et soulager les troupeaux. Mais ce tir vise un loup au hasard. Or les écologues savent que tuer un alpha risque de faire exploser la meute et qu’une meute fragmentée s’attaque plus volontiers aux moutons qu’une meute soudée. Ces tirs provoquent une levée de boucliers des écologistes les plus radicaux. Ces derniers exigent une protection accrue de l’espèce et évoquent les subventions que l’État offre au berger pour chaque brebis tuée par le loup. Complexifié par ces enjeux affectifs, économiques et idéologiques, le problème du loup est devenu une poudrière, qui rend très difficile un débat dépassionné.

Les Diplomates

L’essentiel de cette conception, du point de vue écologique et philosophique, est de pouvoir vivre à nouveau avec le prédateur sauvage. C’est la base d’une méthode pour forger de nouvelles alliances. Elle implique la formation d’équipes lupotechniques d’intervention en zone de conflit avec le prédateur, qui seront nos diplomates pour négocier fermement des frontières et rendre possible une cohabitation mutuellement bénéfique. Au contact avec l’étranger, une société ne peut envoyer que deux figures : le soldat ou le diplomate. Mais l’étranger ici n’est pas notre ennemi. Le nouveau paradigme de cohabitation, alors, devra être diplomatique. En infléchissant le personnage du «  diplomate  », décrit par Bruno Latour dans son Enquête sur les modes d’existence (La Découverte, 2012), vers l’interaction avec le loup sauvage, on peut sortir de l’alternative qui oppose sacralisation et éradication. La négociation diplomatique vise à résoudre sans violence des problèmes de cohabitation. Elle exige un terrain d’entente, des interprètes, un langage commun, et des moyens de pression.

La négociation au contact avec le sauvage a pour fonction de passer des messages, de poser des limites et de signifier des interdits. Les diplomates doivent être formés à «  penser comme un loup  », comme Leopold préconise de «  penser comme une montagne  ». La gageure est de ne pas interpréter les loups en humain : que ce soit le lycophobe, avec son anthropomorphisme et son fusil, qui pense le loup comme un nuisible ; ou le lycophile, avec son anthropomorphisme et ses jumelles, qui respecte le loup comme un dieu caché – chacun néglige de rencontrer d’abord le loup comme une autre manière d’être vivant, de voir et d’aller. Pour cette tâche, il est toujours besoin de sangs mêlés, d’interprètes, d’hybrides, de bâtards, de garous.

Pour élaborer le personnage conceptuel du diplomate-garou [1], il devient nécessaire de redéployer la symbolique du cynocéphale (l’homme à tête de chien). En mission diplomatique à la frontière avec le monde sauvage, il doit être capable d’une «  hétérophénoménologie [2]  » : voir, penser et communiquer avec une tête de loup, c’est-à-dire avec un mode de fonctionnement cognitif suivant d’assez près celui du loup (délocation chamanique et compréhension éthologique). Le problème n’est pas de savoir si le loup possède une rationalité mais de déterminer si la rationalité humaine est assez plastique pour déchiffrer les opérations mentales d’exo-rationalités (celles des autres formes de vie).

Le diplomate, par étymologie, est «  plié en deux  » : entre deux langages et deux éthos, entre deux systèmes d’intérêts. C’est ce qui le rend apte à être négociateur et interprète, entre les hommes et les loups, d’abord, mais plus loin, entre les éleveurs et les écologistes. Sa tâche exige une langue pliée en deux : littéralement lyc/anthrope, c’est-à-dire utilisant des signifiants adaptés aux loups (stimuli d’effarouchement), pour exprimer des signifiés partagés par les hommes et les loups. Nous partageons avec le loup la catégorie pratique de territoire. Il faut parvenir éthologiquement à s’insérer dans son langage, qu’il comprend mieux que le langage du fusil, pour lui signifier des limites dans l’usage des territoires communs. C’est l’un des objectifs de la capture. Mais le travail sur les odeurs, les ultrasons et tous les moyens de communication du loup doivent amener des expérimentations pour inventer des «  effaroucheurs  » efficaces aux abords des troupeaux.

Suivant ce modèle, le loup n’est plus bête sauvage, organisme nuisible ou animal sacré : il devient partenaire éco- et éthologique, dans le cadre d’une diplomatie pensée comme art de composition des rapports, et de pacification des systèmes éthologiques en conflit. Reste à former ces diplomates-garous, chargés d’élaborer une science du loup, et d’expérimenter des mesures de défense – avec pour toute arme la raison cynocéphale et la persuasion éthologique.

Les diplomates sont ainsi voués à répondre à cette énigme qui transcende les intérêts des groupes humains : comment cohabiter avec le loup au bénéfice effectif de chacun ? Peut-on tendre vers quelque chose comme une symbiose comportementale ?

Car le retour du loup est une bénédiction pour les humains : il est précieux pour la faune sauvage, qu’il régule, pour la santé des écosystèmes, qu’il assainit et vivifie, pour celle des forêts, des sols et des rivières. De même, il est précieux pour le développement touristique du monde rural, et comme symbole, enfin, de notre capacité à ne pas tuer tout ce qui nous résiste. Voilà son pouvoir discret : savoir vivre avec le loup élève l’âme que l’on n’a pas.

Voir en ligne : Source

P.-S.

Baptiste Morizot est l’invité d’Elisabeth de Fontenay (Tout bêtement la philosophie) dans l’émission Vivre avec les bêtes suite au reportage « Sur la piste du loup »

Notes

[1Comme le précise Henriette Walter, « loup-garou » est un pléonasme, car garou, du francique wariwulf ou werwolf, signifie déjà « homme-loup ». Lire Henriette Walter et Pierre Avenas, L’Étonnante Histoire des noms de mammifères (Payot, 2003).

[2Cette discipline fictive, proposée par Thomas Nagel dans son article fondateur « What is it like to be a bat ? » (« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris », 1974) pose la question de savoir ce que ça fait d’être un animal autre que l’homme.

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