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Le loup, victime indirecte de l’attentat contre le Rainbow Warrior

mardi 5 février 2013, par Jean-Marie Ouary

Nous évoquions déjà ce point il y a plusieurs années, revenons sur le sujet au travers d’un article de Jean-Marie Ouary, l’un des fondateurs de l’association Mille traces, basée dans le Vercors.

Pour lui, les dommages sur les troupeaux de brebis sont largement surestimés et techniquement évitables. Le grand prédateur est le bouc émissaire d’une filière ovine mise à mal par les importations en provenance de Nouvelle-Zélande depuis 1985.

Aujourd’hui, quelle est la situation du loup en France ?

Aujourd’hui, 20 ans après son retour naturel à partir d’Italie, on compte environ 200 loups en France. Il progresse vers l’Ouest et le Nord-Est. Et même s’il a eu du mal à traverser la vallée du Rhône, le loup est désormais bien implanté en Ardèche. Des pionniers ont été identifiés dans les Cévennes. Mais le loup est un animal social, il faut qu’il y ait des meutes installées pour qu’il puisse se reproduire. Or, celles-ci ne sont pas en excellent état et c’est surtout à moyenne altitude, dans les zones qui sont moins habitées qu’il se sent à l’aise. Dans le Vercors, nous avons 3 meutes, dont l’une n’a que 2 individus.

Quels sont les dégâts pour les éleveurs ?

Si on additionne les dégâts de tous les superprédateurs présents sur le territoire, c’est-à-dire 200 loups, 150 lynx et 20 ours, on obtient entre 4000 et 5000 brebis pas an. C’est-à-dire 0,5 % de toutes les pertes recensées !

À titre de comparaison, les attaques de chiens peuvent atteindre 50 000 animaux par an minimum, soit dix fois plus. Il faut savoir qu’il y a en France 11 millions de chiens potentiellement divaguants, c’est-à-dire de chiens qui échappent à la surveillance de leur maître plus ou moins longtemps. Sur le Vercors, par exemple, ou les activités de mushing (activités sportives avec des chiens de traîneaux) sont très répandues, il y a 2000 chiens de traîneau pour 20 loups. Ces chiens (Husky et autres) sont en général plus gros que les loups. Ils mordent les moutons, les attaquent, les font fuir et parfois se précipiter dans des précipices. (Les moutons sont vraiment des animaux stupides, d’où l’expression moutons de Panurge !) Pour vous donner une idée, si un troupeau panique, il peut se jeter dans un précipice et 50 % des animaux peuvent mourir d’un coup. Alternativement, quand il pleut, les moutons se serrent les uns contre les autres. S’il y a un éclair, c’est 100 % des animaux qui sont électrocutés !

Alors, certes, le loup cause des dégâts aux troupeaux, mais les éleveurs « oublient » de dire qu’il y avait des dégâts avant son arrivée, et ils font peser sur lui tous leurs maux actuels. C’est plus facile !

Comment obtenez-vous de tels chiffres ?

Pendant longtemps, nous avons utilisé les chiffres communiqués par les assurances. Mais depuis que le loup est arrivé, ces chiffres ne sont plus disponibles, et surtout, on sait que désormais les déclarations sont faussées.

En effet, si un mouton est tué par un loup, l’éleveur est dédommagé par l’Etat. En revanche, si le mouton est tué par un chien, il faut que l’éleveur identifie le propriétaire de ce chien et aille en justice pour obtenir une compensation. Évidemment, mettre les pertes sur le dos du loup est bien plus simple. Et puis c’est un bouc émissaire idéal pour tous les problèmes de la profession. C’est pourquoi, désormais, pour obtenir des chiffres sur les attaques, nous utilisons la presse – et dans la région elle est très sensible à cette question – et nous nous rendons sur place pour vérifier les faits.

Existe-t-il des moyens de lutter contre les dégâts du loup ?

Bien sûr. Les bergers cohabitent avec les loups depuis des siècles et ont développé partout en Europe des stratégies efficaces. La principale repose sur l’utilisation de chiens dits molossoïdes : ils sont deux fois plus gros que les loups. Utilisés depuis longtemps en Turquie et dans l’ex Union soviétique, ils sont de plusieurs types : marennes des Abruzzes, mastine, kuvasz, berger d’Anatolie. Dans le Vercors, on utilise un chien appelé le montagne des Pyrénées ou Patou, qui est très efficace. Pour vous donner une idée de l’efficacité des ces chiens, les pasteurs kenyans font garder leurs troupeaux par des bergers d’Anatolie contre les lions, et ça marche !

Pourquoi ces chiens ne sont-ils pas davantage utilisés ?

Le loup est arrivé sur une filière complètement sinistrée et les éleveurs ne veulent plus faire le moindre frais. Ils ne gardaient plus leurs moutons, ils n’employaient même plus de bergers et ils ne veulent pas ne serait-ce que nourrir ces chiens – qui leur sont pratiquement offerts par l’Etat. Et tout cela à cause de l’affaire du Rainbow Warrior.

Quel est le rapport avec le Rainbow Warrior ?

Quand les services secrets français ont coulé le navire de Greenpeace et tué un photographe portugais, puis que les faux époux Turenge se sont fait arrêter, le gouvernement a dû négocier avec la Nouvelle-Zélande pour calmer l’affaire. À titre de compensation, la France a autorisé la Nouvelle-Zélande à exporter chez nous autant de moutons vivants ou morts qu’elle voulait. Or, les moutons néo-zélandais sont trois fois moins chers que les moutons français. La filière nationale a immédiatement été sinistrée. Elle ne survit depuis que grâce aux subventions, à une hauteur moyenne de 60%. Les mineurs du nord ou les sidérurgistes auraient apprécié une telle subvention !

Est-ce cela qui explique la différence avec la situation en Italie, où semblent coexister élevages et loups ?

Il y a de nombreuses différences avec la situation en Italie. La première est que les élevages transalpins sont principalement des élevages laitiers : les éleveurs doivent donc rentrer les animaux tous les soirs pour les traire. Or, le loup a beaucoup de mal à pénétrer dans les fermes. La deuxième est culturelle. En France, nous avons une image très négative de l’animal, au travers de contes comme le petit chaperon rouge. À l’inverse, Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome, ont été nourris par une louve. Le loup y est donc mieux toléré – même s’il n’est pas toujours apprécié.

La réputation de loup tueur d’homme est par ailleurs complètement inappropriée. Jamais personne n’a pu prouver la moindre attaque de loup sauvage (non enragé) contre un homme – il y a même depuis des années une récompense au Canada pour celui qui en fournirait la preuve, et cette récompense n’a jamais pu être attribuée à quiconque.

Qu’en est-il dans le Larzac, et que pensez-vous des déclarations de José Bové qui invitait les éleveurs à tirer sur le loup ?

Sur l’arrivée du loup, on ne dispose pas encore de chiffre précis : les animaux qui ont été repérés sont des pionniers qui ne se sont pas encore installés et n’ont pas vraiment formé de meute. Ils sont probablement encore en train de jauger le territoire, avant de s’y installer. Et ils commencent à faire des dégâts, comme en Ardèche, par exemple.

Mais le Larzac est une région très dégagée – beaucoup plus que le Vercors - et donc plus facile à protéger par les chiens. Par ailleurs, l’essentiel des troupeaux est composés de laitières, qui sont rentrées la nuit. On aura donc encore moins de dégâts que dans les Alpes.

Pour ce qui est des déclarations de José Bové, avec qui nous avons beaucoup de combats en commun, il faut tout d’abord rappeler une chose. C’est que le loup est un animal protégé en France et que le tuer est illégal. Et il faut dire que mettre des armes dans les mains des gens, c’est dangereux.

Après, je pense que José veut glaner quelques sympathies auprès de ses amis dans la région, qui sont tous des éleveurs. Mais que dans cette déclaration, il n’y a ni réflexion écologique, ni réflexion citoyenne, et bien sûr, on en attendait davantage de sa part. Pourquoi utiliser le loup comme bouc-émissaire ? Les problèmes de l’élevage ne sont vraiment pas là !

Propos recueillis par Olivier Blond

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