Accueil > Les archives > Bibliographie > Le loup attaque l’homme. !!??

Le loup attaque l’homme. !!??

Une étude historique va relancer la polémique

samedi 19 mai 2007

Faut-il avoir peur du grand méchant loup ? On diabolise volontiers le carnassier, de retour partout dans les Alpes.

Depuis toujours, le carnassier fait peur. Et il y a bien quelques raisons à cela, comme le démontre magistralement l’auteur de l’étude à paraître Histoire du méchant loup : Jean-Marc Moriceau a en effet pu recenser plus de 3000 attaques du prédateur sur l’homme entre le XVe et le XXe siècle dans 85 départements français

Un léger frisson sur la nuque, c’est ce que suscite souvent l’évocation du loup. La faute au Petit Chaperon rouge, aux récits de carnages dans les bois, aux images de sang innocent répandu sur la neige. Le carnassier fait peur.

A cela il y a bien quelques raisons, comme le démontre magistralement l’historien français Jean-Marc Moriceau, dans son livre Histoire du méchant loup [1]. Ce professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen a recensé plus de 3000 attaques du prédateur sur l’homme, dans 85 départements français, de la Guerre de Cent Ans à celle de 1914-1918.

Son ouvrage destiné au grand public voudrait dédramatiser le conflit entre partisans et détracteurs du quadrupède, y compris en Suisse où le loup a beaucoup fait parler de lui cet hiver.

Mi-mars, on aurait aperçu un individu à 1,5 kilomètre seulement d’un village fribourgeois. En novembre, le gouvernement valaisan a ordonné l’abattage d’un prédateur qui avait aiguisé ses crocs sur plus de trente moutons. Eleveurs et défenseurs de la nature se sont affrontés. La bête empaillée trône aujourd’hui dans le bureau du conseiller d’Etat Jean-René Fournier comme un trophée.


Pourquoi ce besoin de revanche à prendre sur le loup ? Les explications de Jean-Marc Moriceau.

– Comment voit-on le loup aujourd’hui en France et dans les pays voisins ?

– Depuis son retour naturel en 1993 et ses premières attaques sur le bétail un an plus tard, l’image du carnassier a été revalorisée. La conception de la place de l’homme dans l’univers a changé. On se soucie désormais de préserver la biodiversité. Le loup en bénéficie. Du coup, des tensions apparaissent entre les éleveurs de moutons, qui gèrent au quotidien les problèmes que pose la présence du prédateur, et les autorités chargées de préserver l’environnement.

– Il est devenu politiquement correct de faire du loup un animal inoffensif. A tort ?

– Oui, dans une certaine mesure. Pour l’heure, j’ai recensé 3050 agressions ayant entraîné presque toujours mort d’hommes, du XVe au XXe siècle. En étudiant les dépôts d’archives de 85 ?départements français, à travers, notamment, les registres des paroisses consignant les décès où l’extrême-onction n’avait pu être administrée. Et grâce à l’aide de généalogistes dans toute la France, j’ai pu dresser un portrait scientifique des attaques du loup contre l’homme.

– Y a-t-il eu beaucoup plus de victimes ?

– Oui. J’estime que pour le XVIesiècle, on ne peut avoir connaissance pour l’instant que d’une très petite partie du total (5% environ). Cela va en augmentant jusqu’au XIXe, où j’arrive à saisir peut-être entre 15 et 35% de la réalité.

Mon étude s’arrête en 1918, avec la dernière agression supposée. Si l’on examine les chiffres, le risque que représente ce carnassier est très faible statistiquement. Il cause beaucoup moins de décès que les chutes ou la noyade. A l’échelle nationale, c’est insignifiant. Mais à l’échelle d’une région, ces carnages étaient bien plus sensibles et terrifiants. Ils marquaient les esprits pendant des générations.

« Il choisit des proies faciles : les enfants »

– Pourquoi le loup s’attaque-t-il à l’homme ?

– Il faut distinguer deux types d’agressions : celles qui sont dues au loup anthropophage et celles qui sont causées par l’animal enragé. Le mangeur d’hommes est particulièrement terrifiant, car il s’attaque aux enfants de 5 à 14 ans gardant les troupeaux ou employés autrement dans les campagnes. Il sévit seul ou en couple, entre mai et septembre, lorsqu’il peut approcher sans être vu dans les hautes céréales.

– Et ce loup anthropophage aurait commencé par dévorer des cadavres…

– Le passage de la nécrophagie à l’anthropophagie est assez probable, oui. Selon l’hypothèse la plus plausible, le loup commun, qu’on trouve partout et qui mange du bétail, s’est mis à dévorer les cadavres laissés derrière elles par les armées. Avoir goûté la chair humaine incite sans doute le loup à s’en prendre ensuite aux vivants. Il choisit des proies petites, légères et faciles à emporter : les enfants.

– D’où l’horreur que ces carnages inspirent.

– En effet, ces attaques ont souvent des témoins – d’autres enfants – qui racontent comment leur ami ou frère s’est fait dévorer vivant sous leurs yeux. Leur terreur amplifie encore l’horreur et ils racontent le drame durant toute leur vie. On a vu parfois la main du diable, dans ces agressions, encore que l’Eglise soit restée très prudente sur ce thème.

– Le loup mangeur d’hommes disparaît vers 1820, en raison de l’absence de charniers à ciel ouvert et des protections dont l’homme s’entoure. Le loup enragé prend le relais ?

– On les confond en effet, alors que leurs modes d’agression sont radicalement différents. Le loup enragé n’a pas de « territoire » : il opère en suivant une trajectoire. Il s’attaque aux personnes qu’il trouve sur son chemin, donc surtout des hommes adultes : bûcherons, forestiers, charbonniers. Il ne les mange pas, puisque la rage paralyse son larynx ; il les déchiquette avec une férocité impressionnante. Il fait des dizaines de victimes en quelques heures, souvent durant l’hiver. C’est pourquoi l’imaginaire a retenu des scènes de carnages dans les bois, sous la neige.

– Faut-il avoir peur du retour du loup dans les Alpes ?

– Les conditions environnementales sont complètement différentes : plus d’armées en marche, plus de cadavres à l’abandon. Pour ce qui est de la rage, le risque n’existe à l’évidence, statistiquement, que si l’on commence à avoir une population de plusieurs milliers de carnassiers.

« Il n’y a strictement aucune raison de diaboliser le loup »

Le loup s’en est pris à l’homme par le passé. « Et alors ? » lance Patrick Durand. Pour le biologiste, directeur du bureau d’études environnementales ECOTEC, le débat, pour passionnant qu’il soit sur le plan historique, n’a aucun intérêt du point de vue biologique. « Il est plus que probable que le loup ait consommé de la chair humaine. C’est banal. Regardez ce qui se passe avec des chiens domestiques dévorant des enfants. Un pitbull et un maître névrosé sont plus redoutables qu’un loup. Dans la nature, il existe un petit pourcentage d’animaux différents et potentiellement dangereux du point de vue comportemental. Des loups se sont certainement adaptés aux circonstances en se nourrissant de cadavres. Certains ont probablement franchi le pas en attaquant des hommes vivants. »

Pour Patrick Durand, le vrai débat doit se faire en examinant la situation dans les pays où les populations de loups sont actuellement présentes : l’Italie, l’Espagne, la Suède, les pays de l’Est, notamment la Slovénie et la Pologne. « Il ne s’est produit aucun accident grave vérifié depuis des décennies. Pourtant, les loups se promènent en totale liberté. C’est du reste pour cela que certains quadrupèdes italiens qui traversent les Alpes s’installent en Suisse. »

Ce processus de colonisation ne s’arrêtera pas, car les proies sont très nombreuses en Suisse (cerfs, sangliers, chamois, chevreuils). Il convient de le gérer grâce à un « concept loup ». Selon le biologiste, le vrai danger concernant la rage viendra bien davantage du renard que du loup. Quant à la consommation de chair humaine, « si le risque existe intellectuellement, il n’y a strictement aucune raison de diaboliser le loup. »

Reste que le prédateur traumatise les éleveurs car, au milieu d’un troupeau, il tue tout ce qui bouge, bien au-delà de ce qu’il peut consommer. « Par le biais des subventions, il convient de donner aux moutonniers les moyens de modifier leurs méthodes de pastoralisme et de protéger davantage leurs troupeaux. »

Voir en ligne : Article de Pascale Zimmermann pour 24heures.ch

P.-S.

2213628807

Notes

[1Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3000 attaques sur l’homme en France. XVe-XXe siècle , Editions Fayard, 627 pages, 30 euros, à paraître le 6 juin

Partager cet article :

Soutenir par un don