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Théâtre

Le Chaperon rouge en conte à rebours

lundi 19 janvier 2004, par Libération

Georges Aperghis est revenu à la première version de Perrault en l’étoffant.

De tous les instruments de l’orchestre, c’est le tuba qu’a choisi le compositeur Georges Aperghis pour exprimer le loup du Petit Chaperon rouge. Un tuba double basse dont les circonvolutions cuivrées reluisent à côté du piano droit, comme un gros tube digestif guettant sa proie dans l’ombre. Le conte s’ouvre comme chacun sait : « Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir. »

La suite, c’est celle de Charles Perrault, dont Aperghis, qui signe composition et mise en scène, a choisi la plus ancienne version. Un texte daté de 1697, avec ses tournures populaires désuètes et sa musicalité naïve, que le spectacle respecte à la lettre. Sauf qu’il en ouvre le sens, en multipliant les personnages comme pour répondre à la morale de cette histoire, moins simple qu’il n’y paraît.

Attention au loup. « On voit ici que de jeunes enfants, surtout de jeunes filles/Belles, bien faites et gentilles,/Font très mal d’écouter toute sorte de gens/Et que ce n’est pas chose étrange,/S’il en est tant que le loup mange./Je dis le loup car tous les loups/Ne sont pas de la même sorte :/Il en est d’une humeur accorte, sans bruit, sans fiel et sans courroux,/Qui privés, complaisants et doux,/ Suivent de jeunes demoiselles,/Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles./Mais, hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,/De tous les loups sont les plus dangereux. »

Les loups, donc, avancent masqués... et en quatre exemplaires au moins : derrière des visages à la Tex Avery, d’autres plus réalistes, ou encore montés sur claquettes ultradérapantes. Pareil pour le Petit Chaperon rouge, endossé par trois interprètes (pianistes et violoniste) : chacune portant jupe, corsage ou béret de la teinte concernée.

Chassé-croisé. Mais vite, en deux coups de clarinette, la forme éclate, les rôles s’échangent, en chassé-croisé ludique et charmant, béret rouge et masques circulent jusqu’à habiller la même tête. Ne peut-on être loup et agneau à la fois ? Alerte et subtile autant que funèbre, la composition de Georges Aperghis, joue sur une économie de moyens qui fait retrouver l’essence de la fable et la poésie des tréteaux. Une petite forme à tiroirs, pleine de fantaisie, créée à Vandoeuvre-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle) en 2002, servie par les membres de l’Ensemble Reflex, tous musiciens, chanteurs et acteurs.

Ce groupe de théâtre musical est né au conservatoire de région de Strasbourg, suite à une résidence d’Aperghis en 1997 et 1998, qui avait créé des ponts entre les élèves musiciens et ceux de l’école du Théâtre national de Strasbourg (TNS). Le Petit Chaperon rouge, issu d’une commande de la Philharmonie de Cologne, est leur deuxième spectacle après Veillée (créé à Musica en 1999). Jouant sur des signes propices à faire vibrer l’imagination des jeunes spectateurs, le metteur en scène imagine son piano en castelet, derrière lequel un chou, une poignée de carottes et trois poireaux rejouent le drame en un intermède miniature.

Irrémédiable. L’apparition du chasseur, d’invention récente, n’aura pas lieu. Quant à la grand-mère, un drap et petit bonnet de nuit suffisent. Lorsque la gamine « tire la chevillette » puis se déshabille pour venir se coucher dans le lit ­ « où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé » ­, un seul geste dit tout l’irrémédiable du piège qui se referme. Simple et innocent comme un béret d’enfant tombé dans le creux d’un chapeau haut de forme. La suite est de toute beauté.

Voir en ligne : http://www.liberation.fr/imprimer.p...

P.-S.

Le Petit Chaperon rouge, à partir de 8 ans. Musique et m.s. Georges Aperghis. Le 19/01 au théâtre Jean-Vilar, Vitry/Seine ; le 27/01 au Nickel, Rambouillet ; le 30/01 à la Nacelle d’Aubergenville ; en tournée jusqu’en avril. Rens. : 01 55 79 09 09.

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