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La grande peur des Loups qui pullulent...

mardi 14 décembre 2004, par Marie-Claire

Avant que le gouvernement italien ne prenne des mesures drastiques de protection de l’espèce en 1970, il ne restait plus qu’une centaine de Loups dans le pays, cantonnés dans quelques bastions du centre et du sud.

Bénéficiant de cette nouvelle politique, les populations de Loups ont pu de nouveau se développer et gagner de nouveaux territoires. Ainsi, dans les années 1990, la population lupine italienne est passée de 400 à 500 individus pour atteindre aujourd’hui 700 à 1.000 individus selon les estimations.

Certains pourront donc dire que les Loups se sont mis à « pulluler » en Italie depuis les années 70. Et bien sûr, s’ils ont été capables de se multiplier de ce côté de la frontière, ils feront de même en France si « rien ni personne ne les arrête ».

Or, la notion de « pullulation » implique une multiplication exponentielle du nombre d’individus de l’espèce, tous concentrés sur un territoire limité. Elle recouvre donc à la fois des éléments liés à la démographie de l’espèce (croissance) et des éléments liés à sa géographie (aire de répartition, concentration ou diffusion).

  • « Pulluler », c’est se reproduire au rythme effréné des souris...les Loups en sont-il capables aujourd’hui ?

En un peu plus de 30 ans, les effectifs des Loups italiens ont été multipliés par 7 voire 10.

De 1970 à 1990 pourtant, l’indice moyen de croissance annuelle de Canis Lupus italicus revient à 1,15 (soit +15% par an) voire 1,2 (soit +20% par an) pour ralentir par la suite à un taux de 1,075/1,1 par an jusqu’à aujourd’hui.
Par rapport aux indices calculés dans d’autres pays (Amérique du Nord surtout, Asie et Pays de l’Est), ces indices sont globalement inférieurs à ceux calculés pour une population en phase de recolonisation (1.62 par an, indice maximal connu) et une population « installée » (1.18 par an).

Pour estimer la croissance des effectifs de Loups en France, les scientifiques se sont appuyés sur les rapports de l’ONCFS depuis 1992, ainsi que sur les résultats des multiples analyses génétiques réalisées depuis le retour de l’espèce dans le pays.
L’indice de croissance démographique moyen calculé chez ces Loups est de 1.2 par an. Cet indice se situe en position « intermédiaire » entre l’indice d’une population installée et celui d’une population en phase de recolonisation. Néanmoins, il est supérieur à l’indice moyen calculé en Italie.

Alors même que les Loups italiens sont théoriquement en phase de colonisation de nouveaux territoires en France, il semble que leur démographie soit freinée au point de n’être que légèrement supérieure à l’indice moyen d’une population lupine déjà « sédentaire », même pas atteint dans leur pays d’origine ces dernières années.
Sur les 12 années d’études, les Loups présents en France n’ont encore jamais atteint le taux maximal. Il est vrai que toutes les meutes présentes en France ne se reproduisent pas chaque année : par exemple en 2002, seules 3 meutes sur 11 ont attesté de naissances.

  • « Pulluler », c’est concentrer toute sa descendance sur un territoire limité et ne pas en sortir...Les Loups auraient-ils d’eux-mêmes créé les « parcs » dans lesquels on veut les contenir ?

La croissance démographique d’une espèce sur un territoire limité amène à surconsommer les ressources alimentaires dudit territoire et à terme, à leur épuisement. Et qui dit ressources alimentaires épuisées, dit également famine et décès des individus de l’espèce en surnombre qui dépendait de ces ressources.

Or, pour assurer sa survie, tout prédateur dont les populations augmentent va plutôt chercher à se disperser, c’est-à-dire à se « diffuser » sur de nouveaux territoires s’il en a la possibilité.
Par là même, il diffuse également sa pression de prédation de sorte que jamais les populations de ses espèces-proies ne déclinent ni ne disparaissent.

Par ailleurs, dans le cas des Loups, la dispersion évite également la multiplication des conflits :

  • entre meutes, pour la défense de leur territoire réciproque,
  • entre membres d’une même meute, pour l’accès à la nourriture, la reproduction avant la saison des amours et à l’occasion de toute affirmation d’autorité et de hiérarchie qui parfois, engendre des conflits sanglants.

Ainsi, ce comportement garantie à la fois la disponibilité des ressources alimentaires et la sécurité des individus.

En Italie, cette évolution démographique positive a logiquement poussé l’espèce à chercher de nouveaux territoires. A partir des noyaux subsistants en 1970, les Loups ont donc suivi des « corridors » de dispersion : un tel corridor a été mis en évidence dans la vallée de Stura. Celui de la Ligurie, trop étroit, n’a pas permit l’installation de meutes, mais permet toujours la dispersion des Loups. Mais plus au nord, dans la région des Apennins, il s’élargit depuis la province de Gênes, pour englober toute la partie italienne et française des Alpes.

Les caractéristiques de cette région des Apennins ont constitué un vecteur très favorable à cette expansion :

  • abondance en ongulés sauvages,
  • faible densité humaine, accentué par la désertification progressive du monde rural.

Les importantes infrastructures routières de cette région n’ont pas constitué d’obstacle majeur à la dispersion du Loup, ni vers l’ouest (Alpes françaises) ni vers le nord (Alpes suisses).

La preuve scientifique de cette extension transalpine a d’ailleurs été définitivement apportée en 2004.
Le 28 février 2004, un jeune Loup mâle est heurté par un véhicule près de Parme, à 250 km à vol d’oiseau de la frontière franco-italienne. L’animal est équipé d’un collier émetteur puis libéré, son équipement permettant aux scientifiques de suivre régulièrement ses déplacements et sa progression. Le jeune Loup se dirige alors vers l’ouest, c’est-à-dire vers le nord des Apennins. Il franchit ainsi plusieurs routes et autoroutes, traverse des régions où se sont installées des meutes sans s’y arrêter. Il prend la direction de la côte, près de Rapallo et passe les plaines et collines de la région de Mondovi. Il franchit la frontière franco-italienne en passant par Pesio, jusqu’au col de Turini. Il retourne ensuite en Italie, où durant plusieurs semaines, il se déplace (à raison de 20 à 40 km/j) dans la région de Pesio-Stura (données été - automne 2004).

Côté français, le suivi hivernal des populations mené par l’ONCFS et l’équipe des LIFE, distingue des Zones de Présence Permanentes (ZPP) et des Zones de Présence Temporaires (ZPT).
Les ZPP sont des zones où des Loups ont été signalés pendant 2 hivers consécutifs. Les ZPT sont des zones où les loups ont été signalés de manière ponctuelle, au cours d’une année ou d’une saison, sans que les Loups y aient été retrouvés l’année d’après.
D’une année à l’autre, les zones « temporaires » peuvent devenir des zones « permanentes » si par exemple, une meute s’y constitue et s’y installe, tout comme certaines ZPT peuvent ne pas réapparaître. Elles témoignent de la progression et de la dispersion de l’espèce.

Les premières observations officielles du Loup en France étaient localisées dans le Parc National du Mercantour, au contact avec la frontière italienne. Depuis 1992, plusieurs meutes se sont installées dans ce massif, certaines ayant leur territoire à cheval sur la frontière franco-italienne. Depuis ce « noyau d’origine française », les Loups ont progressé année après année à travers les massifs et les départements.

Ainsi par exemple, en 1998-1999, 4 zones temporaires étaient identifiées. En 2000-2001, ce sont 6 zones permanentes qui sont inventoriées pour 7 zones temporaires. Les dernières données disponibles font état de 11 zones permanentes et 7 zones temporaires.
Aujourd’hui, tout type de zone confondu, les Loups ont donc recolonisé 8 départements alpins contre un seul en 1992. Dernièrement, un couple de lignée italienne a également été identifié aux contres-forts des Pyrénées.

AINSI...

  • Le Loup ne concentre pas ses populations : il se disperse, là où les proies animales sont disponibles en qualité et quantité et où l’espace est favorable à l’installation d’une meute.
  • Les effectifs n’explosent pas, ils s’équilibrent avec la disponibilité en proies de ces territoires recolonisés et les pressions humaines qui s’y ressentent.
  • L’homme et ses frontières sont loin d’être les préoccupations des Loups. Ils recolonisent leurs territoires perdus au-delà des territoires de compétences de chaque gouvernement. La gestion des enjeux liés aux Loups doit être transfrontalière.
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