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La France dans la gueule du loup

jeudi 12 février 2004, par Libération, Sylvie BRIET

Un colloque souligne le piège où se trouve l’Etat : ménager les éleveurs, protéger l’animal.

« Pour beaucoup, découvrir un loup dans une zone inhabituelle signifie qu’il a été réintroduit. Ce qui est faux. » (Eric Marboutin, coordinateur d’études sur le loup et le lynx).

Sciences-Po a crié « Au loup ». Le vénérable institut de sciences politiques organisait mardi soir un débat sur ce prédateur qui sème la discorde là où il plante ses crocs. Et qui rameute depuis des années, au-delà des éleveurs concernés, les mondes écologiste, politique et scientifique.

Complètement disparu du paysage à la fin des années 30, le loup est réapparu en 1992. Et le gouvernement français est bien embarrassé, contraint de respecter ses engagements internationaux ­ la convention de Berne et la directive habitats ­ qui protègent les loups. Et de ménager les éleveurs qui perdent leurs moutons (570 attaques en 2002). Une commission parlementaire a rendu en mai un rapport qui pointe « l’extrême complexité du dossier » et le « caractère passionnel du débat » ! Autrefois, en France, un paysan qui abattait un loup était fêté en héros. Le 8 janvier, un éleveur a été condamné à une peine d’amende avec sursis de 2000 euros pour avoir mortellement piégé un loup : il estimait avoir perdu 80 brebis au cours de trois attaques. Pour les éleveurs, la pression est forte. Même si le loup ne représente que 1 % de la mortalité chez les troupeaux, les spécialistes ne nient pas les traumatismes.

Imprévisible. Pierre Migot, responsable d’un centre de recherche sur les prédateurs à l’office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) surveille notamment les populations des grands prédateurs comme le loup, le lynx et l’ours. D’après les études menées sur huit départements avec notamment 450 correspondants, il y avait 55 à 70 loups sur tout le territoire français à l’entrée de l’hiver 2003. Une équipe du CNRS travaille par ailleurs sur la génétique en utilisant des méthodes non invasives. Il n’y a plus besoin de capturer les animaux : des prélèvements d’échantillons de défécations permettent d’extraire de l’ADN. Les résultats ont confirmé qu’ils viennent bien d’Italie. Aujourd’hui, les scientifiques sont donc d’accord : ces loups n’ont pas été réintroduits contrairement à ce qu’affirment ses détracteurs.

C’est que la bête est imprévisible, elle vit en meute (de 4 à 8 individus en moyenne), se reproduit bien, même si chaque année, seul le couple dominant fait des petits (les autres étant inhibés). Une portée va jusqu’à douze petits. Mais c’est une espèce qui colonise en faisant des bonds : un individu qui s’éloigne de la meute, peut parcourir jusqu’à 800 km et reformer un groupe au fil des rencontres. Il est donc très difficile de prévoir où il va s’implanter. « En France il n’y a pas eu anticipation du problème, les gens ne connaissent pas la biologie de l’animal. Pour beaucoup, découvrir un loup dans une zone inhabituelle signifiait qu’il avait été réintroduit. Ce qui est faux », explique Eric Marboutin, coordinateur des études sur le loup et le lynx.

Victime des loups ou des chiens ?
Enquête difficile

« Voie médiane »
Comment font les pays voisins, l’Italie qui compte environ 500 individus sur son sol ou l’Espagne qui en abrite 2 500 ? « Le débat n’y est pas aussi passionnel. Les loups n’y ont jamais complètement disparu et il n’y a pas de schisme aussi marqué entre citadins et ruraux. Et les Etats laissent faire, les loups y sont braconnés ou empoisonnés, ce sont les pays où ils sont le plus tués. »

Un groupe national de réflexion [1] a été créé, il bâtira sans doute avant l’été un plan d’action. Comme le signale un des participants, « il faudra suivre une voie médiane entre protection et interdiction du loup qui ne satisfera personne mais sera la seule possible. »

Voir en ligne : Source

Notes

[1Avec les ministères de l’Environnement, de l’Agriculture, des représentants agricoles et des scientifiques.

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