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La Bête du Gévaudan de Jean-Marc Moriceau, une étude historique

mercredi 12 novembre 2008, par Farid Benhammou

Présentation de l’ouvrage

Jean-Marc Moriceau produit ici son second ouvrage sur l’étude controversée d’attaques de loups sur l’homme [1] . Même si la collection du livre s’intitule « l’histoire comme un roman », le propos se veut historique en application de la méthodologie scientifique de la discipline. D’ailleurs, l’auteur ne s’attarde pas sur les différentes interprétations de l’identité de la « bête ». Il contextualise la présentation et analyse des faits survenus dans la marge intérieure qu’était le Gévaudan à l’heure où une grande partie du territoire français s’ouvrait aux idées des Lumières. Là encore, si l’identification de Canis-lupus dans les attaques touchant la population humaine de cette région de 1764 à 1767 semble la plus vraisemblable pour J. M. Moriceau, le cœur de la problématique n’est pas là. L’auteur s’intéresse davantage au déroulement des faits, à la mise en branle des différents échelons de pouvoir pour régler le problème et à la vie courante dans ces zones rurales isolées de tout. La plupart des chapitres portent sur les différentes phases de cet épisode historique sombre et mystérieux, seul le dernier cherche à mettre le propos en perspective.

Le drame se joue en deux temps principaux, l’un de juin 1764 à octobre 1765 et l’autre de novembre 1765 à juin 1767. Le premier est le plus connu et surtout le plus « médiatisé » à l’époque, faisant de la « Bête qui mangeait le monde » un des premiers cas de diffusion de l’information à l’échelle nationale et européenne, avec les déformations que cela suppose. Le profil des victimes est quasiment toujours le même : un jeune enfant, plutôt une fille, souvent vachère et donc exposée à la bête dans une zone de pâturages reculée. Les pouvoirs publics locaux sont vite dépassés, le réseau d’aristocrates de la région et la médiatisation permettent à l’affaire de remonter au Roi. Des moyens considérables sont mis en œuvre, les meilleurs chasseurs du royaume affluent en Gévaudan, en vain. La « bête » ou (plutôt les « bêtes ») semble invincible. Elle se joue de tous les stratagèmes en poursuivant son carnage dans un milieu et des conditions climatiques rudes. Un premier répit survient à la suite de l’abattage d’un couple de grands loups à l’automne 1765. Après quelques semaines d’accalmie, les attaques de la « bête » reprennent. Mais lors de cette seconde phase, l’attention médiatique est retombée. Pour Paris, le problème est réglé et cet épisode n’intéresse plus personne hors du Gévaudan. D’autres épisodes de « bêtes » surviennent également dans d’autres endroits du royaume, supprimant l’originalité des événements. Seul le subdélégué de l’intendant de Languedoc, Etienne Lafont, chroniqueur des faits dès le début, continue de s’activer pour détruire le ou les prédateurs anthropophages. Après des agressions plus diffuses dans le temps, c’est principalement un couple d’animaux carnassiers qui est tué, dont un fameux gros mâle abattu par le chasseur réputé et controversé Jean Chastel. Au total, selon les estimations, ce drame a causé la mort de 78 à 99 personnes et blessé de 50 à 250 personnes.

De l’identité de la Bête et de la fabrique de l’Histoire

Un des points importants de l’ouvrage repose sur l’identité du ou des animaux anthropophages. L’auteur attend une soixantaine de pages avant de parler ouvertement de l’implication de loups. Même si cette thèse rencontre tous ses suffrages, il montre clairement les éléments d’archives où des témoins sont persuadés qu’il ne s’agit pas de loups ordinaires. L’invulnérabilité apparente de la bête, la description récurrente d’un animal de la taille d’un veau et à la morphologie différente du loup reviennent fréquemment et l’auteur n’en fait pas mystère. Cependant, il juge plus fiables les témoignages parlant de plusieurs grands loups qu’il classe dans la catégorie présentée dans son précédent ouvrage, à savoir les loups carnassiers anthropophages. Il s’agirait de loups ordinaires mais exceptionnels, souvent de bonne corpulence, ayant développé des comportements opportunistes de prédations humaines dans des contextes particuliers. Pour les deux groupes de loups qui seraient incriminés dans les attaques, il balaie, sans y renoncer totalement, l’hypothèse d’hybrides chien-loup, fréquente dans la littérature du sujet cherchant à « innocenter » le loup : « Toutes les traces de pas, observées aussi bien par d’Enneval et Antoine que par Laffont et le comte de Tournon, renvoient à Canis lupus », affirme J. M. Moriceau, excluant l’implication d’hommes ou d’animaux autres que canidés. Rappelons que de nombreux biologistes contemporains jugent qu’il est difficile de distinguer les empreintes d’un loup de celles d’un gros chien. D’ailleurs, J. M. Moriceau n’est pas fermé à la présence éventuelle d’un grand chien-loup sauvage dans la seconde partie de l’épisode. Sa démarche est représentative de celle de l’historien. Il traite ses sources avec une évaluation minutieuse mais aussi avec le choix de la thèse jugée la plus rationnelle ; d’où les nuances et les précisions de l’auteur. Ainsi, les loups carnassiers qu’il pense impliqués font partie selon lui d’une minorité de l’ordre de 1 à 2 % d’une population lupine pouvant historiquement compter des dizaines de milliers de loup. Il met d’ailleurs souvent en regard le cas médiatisé du Gévaudan avec d’autres épisodes moins connus de « bêtes » anthropophages ayant sévi ailleurs dans le royaume.

Le livre ne se réduit pas à l’identification de la bête. Il renseigne énormément sur les modes de vie de populations rurales aux conditions physiques et économiques précaires. Les habitants de ces marges intérieures du royaume n’avaient rien à voir avec aujourd’hui, les enfants n’étaient pas de la constitution de nos bambins bien nourris. Les individus étaient beaucoup plus petits et plus frêles, notamment dans ces montagnes rudes, où la pauvreté poussait les familles à faire surveiller par de très jeunes enfants le gros bétail, dans des zones assez isolées des habitations. De même, cet épisode historique décrit la diffusion grandissante des techniques de chasse moderne, de moins en moins réservée exclusivement à l’aristocratie, et l’apparition de l’empoisonnement de masse qui fit périr une grande partie de la faune française les siècles suivants.

Le lecteur lambda apprendra beaucoup sur un territoire peu connu confronté à un épisode historique qui réserve encore une grande part de mystère. La tournure des événements décrits permet de comprendre un traumatisme qui traverse les âges. Le lecteur écologiste pourra être davantage frustré car il ne trouvera pas systématiquement une réponse aux thèses excluant le loup. La Bête du Gévaudan suscite une littérature abondante de qualité inégale depuis plus de trois siècles. Certes, J. M. Moriceau juge fantaisistes les scénarios impliquant un psychopathe ou d’autres animaux que le loup, mais il ne s’attarde pas dessus, préférant se borner à des travaux d’historiens. C’est donc comme un travail d’historien qu’il faut prendre ce livre, avec ses hypothèses, ses affirmations, ses doutes, ses erreurs possibles – par conséquent sujet au débat - et non comme un énième pamphlet simpliste contre le loup. Néanmoins, l’auteur, qui a commencé un travail de dialogue avec des chercheurs d’autres disciplines, gagnerait à renforcer sa collaboration avec des biologistes spécialisés sur le loup afin d’apporter d’autres éclairages à l’étude nécessairement critique des sources.

P.-S.

2035841739

Notes

[1Moriceau J.-M., 2007. Histoire du méchant loup. 3000 attaques de loup sur l’homme en France (XVe-XXe siècle), Fayard, Paris (réédité en 2008 avec un avant-propos répondant à certaines critiques). Pour avoir une idée des débats suscités par l’ouvrage, se reporter à Benhammou F., 2007. « Histoire du méchant loup de J.-M. Moriceau : quelle contribution au débat sur les grands prédateurs ? », La gazette des grands prédateurs, 25 : 21-23 et à l’article de Loup.org

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