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LOUP OU ES-TU, M’ENTENDS-TU ?

NOUS AVONS DES CHOSES A NOUS DIRE.

mardi 3 octobre 2006, par Le Club Alpin Français, Anne-Marie Reboulet

Concurrent direct de l’homme pour la chasse et menace pour le cheptel, perçu à la fois comme compétiteur et comme un danger, le loup a toujours eu mauvaise réputation. Au Moyen-Age, dans les campagnes aux conditions de vie difficile, il fallait éradiquer cet animal malveillant, qui détruisait les troupeaux et était un vecteur possible de propagation de la rage. L’extermination du loup a été perçue comme un symbole de progrès, l’affirmation d’un pouvoir.

Charlemagne n’a-t-il pas créé l’ordre de la louveterie ? Au XIXe siècle, le développement démographique a conduit à une emprise croissante sur les territoires des grands prédateurs pendant que les grands herbivores étaient décimés par des chasses de plus en plus efficaces. Après avoir été intensément pourchassée, la dernière population française de loups s’est éteinte entre 1930 et 1939, dans le Limousin. Dans le même temps, les hommes faisaient la conquête et l’aménagement de territoires : on déboisait, on construisait routes et voies ferrées. Un tournant s’opère avec la révolution environnementale, dans les années 60. L’écologie se développe comme science, tout comme l’étude du comportement des animaux dans leur milieu naturel. Apparaissent alors les premières études sur les loups en Europe. La nature n’est plus représentée comme une menace mais comme une ressource à protéger, un bien patrimonial. Et les espèces autrefois exterminées deviennent des emblèmes de nature et de liberté. Le loup, aujourd’hui est protégé par les dispositions de la convention de Berne du 19 septembre 1979 et de la directive européenne Habitats du 21 mai 1992.

En France le retour du loup après l’observation de deux animaux dans le Mercantour, en 1992 a rapidement soulevé des difficultés de cohabitation pour des raisons d’ordre social, culturel et économique. La colonisation des territoires s’est opérée le long de la chaîne alpine avec des caractéristiques de dispersion « par tache ». La progression de l’espèce, a atteint ensuite l’Ain, les Pyrénées et, plus à l’Est, s’est poursuivie jusqu’en Suisse. Tous ces individus sont de lignée « Italie », comme l’ont confirmé les analyses génétiques. Grâce à la quantité infime mais suffisante d’ADN présente dans les excréments récoltés sur leurs pistes, les analyses ont permis d’identifier les individus et ainsi de les suivre dans le temps et l’espace. L’expansion de cette espèce, à grand rayon d’action, connaît plusieurs facteurs favorables : un statut d’espèce protégée, la désertification des campagnes, l’extension des forêts et le repeuplement spectaculaire des territoires par des herbivores représentant des proies potentielles : chamois, mouflons, bouquetins, lièvres mais aussi divers des changements de pratiques d’élevage qui offrent plus d’opportunités de capture au prédateur. L’estimation des effectifs de la population française de loups, en progression depuis 1992 se situerait autour de 55 animaux avec un large intervalle de confiance. Chez nos voisins, cette espèce est restée bien présente : en Espagne, 2500 individus environ et en Italie 500 à 600 individus.

Cependant, le retour de cette espèce pose des problèmes importants à l’élevage extensif, en particulier aux troupeaux ovins en zone d’estive d’altitude. Pour y répondre, l’Etat, aidé par la Commission Européenne, a mis en place des moyens de protection des troupeaux, d’indemnisation des dommages et de suivi scientifique de l’espèce et d’assistance aux éleveurs.

Tout récemment le protocole de tir de loups publié au journal officiel le 1er juin 2006 et applicable dès cet été, a ouvert la voie à une régulation du loup sans discriminer les tirs autorisés sur les troupeaux utilisant la prévention de ceux qui ne sont pas protégés et en abaissant le seuil de déclenchement des tirs. Ce texte s’appuie sur une logique de régulation de l’espèce, plutôt que de privilégier une logique de coexistence entre le prédateur et les activités humaines. Certes, aucun loup n’est sacré, ce qui est sacré c’est la survie de la population des loups en France. La mort d’un individu n’est pas en soi une question, c’est même la condition de la vie, en perpétuel renouvellement, avec un unique objectif de reproduction. La conservation d’une espèce, c’est d’abord la conservation d’une population Ainsi il faudra trouver des compromis définissant quelles sont les zones où les populations de loups doivent être régulées et celles où l’on doit laisser les loups recoloniser des espaces. Ce sera notamment à nos préfets de faire preuve de souplesse. Si certaines régions ont une faible densité de loups ce n’est pas important en soi, ce qui est important c’est de favoriser une bonne dynamique dans cette population. Mais, jusqu’à présent, le retour du loup en France, bien que fragile, peut être considéré comme un réel succès. C’est un excellent indicateur de la richesse de nos milieux et un enrichissement de notre patrimoine naturel en matière de diversité faunistique. Les ongulés sauvages dont les populations ne cessent de progresser depuis 1980 y ont retrouvé leur place, et nous ne pouvons que nous en réjouir lorsque nous les croisons dans nos chemins. Aujourd’hui c’est le retour d’un grand prédateur sur notre territoire.

Le débat ouvert autour du loup et qui le dépasse complètement cristallise des enjeux de société et dévoilent des oppositions. Le Loup est une entité nationale et n’appartient à aucun lobby. C’est à l’ensemble des citoyens qu’appartient le choix de l’avenir du loup en France. Amoureux de la montagne, interrogeons-nous à ce propos sur le devenir de nos espaces d’aventure : souhaitons-nous des parcs d’attraction, des parcours aménagés et sécurisés, des zoos, des réserves … Quels territoires ? Quelle montagne ? Quels sont nos droits et nos devoirs ?

P.-S.

Texte tiré de la Lettre du Milieu Montagnard - N°6 juillet 2006

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