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Histoire du méchant loup de Jean-Marc Moriceau - quelle contribution au débat sur les grands prédateurs ?

vendredi 21 septembre 2007, par Farid Benhammou

Présentation de la démarche de l’auteur et de l’ouvrage

Les chapitres 9 et 10 reviennent davantage sur le « prédateur » lui-même. Un chapitre entier est consacré à la question cruciale de l’identité de celui-ci. Les loups anthropophages représentaient une catégorie bien distincte du Canis lupus ordinaire dont l’éthologie n’avait rien à voir. D’ailleurs, les contemporains de ces agressions étaient particulièrement surpris de ces comportements inhabituels. Une statistique, ouvrant le champ à différentes interprétations, est livrée à ce sujet. Sur 1585 cas évoqués dans les sources, 56 % mentionnent le loup comme responsable de la mort et 44 % parlent de « bêtes », de « mauvaises bêtes », d’animal ou de loup avec un autre qualificatif. Le chapitre 10 parle des techniques de mise à mort et les éléments de médecine légale qui permettraient d’incriminer le loup. Le chapitre 11, quant à lui, insiste sur les catégories sociales les plus exposées. Sans grande surprise, selon l’auteur, les enfants et les jeunes femmes sont les plus touchés. Il exploite sa bonne connaissance des populations rurales des époques concernées où les individus étaient particulièrement petits et chétifs. Dans l’ensemble, les classes populaires paysannes et les personnes travaillant aux champs, dans les pâtures et les bois s’exposent davantage vu leur utilisation des milieux. Les deux derniers chapitres traitent de manière complète du cas des loups

Dans la lande bretonne, un pendu dévoré par les loups ( 07 janvier 1906 )

enragés, « agresseurs malgré eux ». Ceux-ci, qui représentent une part importante des attaques, ont d’autant plus durablement marqué les mémoires qu’ils ont persisté plusieurs décennies après la disparition des derniers loups anthropophages. L’auteur revient sur la spécificité de ces attaques d’animaux malades, perturbés dans leur comportement naturel et qui pouvaient surgir en plein jour devant de nombreux témoins. Il n’y avait aucune consommation des victimes qui pouvaient être très nombreuses. Les personnes qui n’avaient pas reçu de blessures mortelles mourraient plusieurs jours plus tard dans des souffrances atroces laissant impuissants proches et médecins jusqu’à l’avènement des recherches de Pasteur sur le vaccin contre la rage. Pour conclure, l’auteur revient sur l’intérêt d’une étude de ce genre pour dédramatiser le débat en lui apportant des éléments solides et mesurés. Pour lui, il s’agit de traiter l’« envers » du loup dans sa réalité comme dans sa relativité. Dans la période abordée, le loup est vu comme un moyen d’observer l’histoire des hommes, des usages du milieu et des activités agricoles et rurales. Il termine sur le fait que la France n’est pas le seul pays concerné par ces attaques, même si la documentation y est relativement plus abondante. Mais il finit en rappelant « en définitive, dans ce lien privilégié qui s’est établi depuis longtemps entre deux espèces également prédatrices, l’homme occupe bien la première place. Et ici, l’« envers » d’Homo sapiens a été autrement plus sinistre que celui de Canis lupus ».

Mise en perspective : d’une réalité à débattre au risque d’une exploitation médiatique

Cet ouvrage sur la question délicate des attaques de loup sur l’homme peut contribuer à dédramatiser le débat. On ne se situe pas dans le cas de figure d’un enseignant-chercheur qui, profitant de son statut, avance des contrevérités et des propos simplistes sans bases [1]. J.-M. Moriceau n’est pas le premier auteur, non militant anti-loup, à avoir pointé ce type de comportement atypique chez le loup. Par exemple, le biologiste Hans Kruuk traite largement de ce sujet [2]. Ce naturaliste passionnément favorable aux prédateurs dresse pourtant un tableau assez sombre des attaques de loup sur l’homme. A ce niveau, ses précautions intellectuelles sont moindres que celles de J.-M. Moriceau. Nous citerons également l’ethnozoologue Geneviève Carbone qui fait, selon nous, les constats les plus justes et les plus mesurés [3]. Après être largement revenue sur les exagérations concernant les victimes humaines, elle apporte des exemples très concrets de cas de loups prédateurs d’homme n’étant pas des loups enragés. Elle fournit plusieurs exemples passés documentés pour l’Europe et l’Asie. Le cas de certaines régions indiennes est même évoqué au sujet de très jeunes enfants victimes de loup à l’époque contemporaine. En revanche, l’Amérique du nord est quasiment indemne d’attaques de Canis lupus sur l’homme, tout comme la grande majorité des régions actuellement concernées par la présence du prédateur. Dans certaines parties du monde, il n’est d’ailleurs fait aucune mention d’interactions de ce type dans les archives ou la mémoire collective. Avant J.-M. Moriceau, G. Carbone avait fait certains constats, comme la saisonnalité des attaques par exemple, qu’elle n’a pas eu l’occasion d’approfondir. Que les choses soient claires, ce n’est pas parce que quelques loups ont marginalement développé des comportements anthropophages que cela fait partie de la « nature » du loup d’attaquer l’homme. En effet, comme le rappelle G. Carbone, le loup n’attaque pas l’homme en temps normal. Mais, comme tout animal très évolué et adaptable, certains individus loups peuvent développer des comportements innovants. Ces animaux, assez rares, sont en général rapidement éliminés, cassant les possibilités de transmissions éthologiques.

Dans un souci de réhabilitation de l’espèce, plusieurs écrits ont popularisé, à raison, l’idée que le loup ne représentait aucun danger pour l’homme. Néanmoins, comme en toute chose, le dogmatisme n’est pas bon. Devrait-on moins protéger le tigre, le grizzly ou l’éléphant en raison des nombreuses attaques mortelles sur l’homme chaque année ? Non, bien sûr, d’autant que cela représente une mortalité humaine marginale et que les animaux à risque sont souvent traités en conséquence. A ce titre, des loups anthropophages, très exceptionnellement dangereux pour l’homme, ont vraisemblablement existé. Cela est notamment envisageable dans des contextes passés qui ont peu en commun avec aujourd’hui, si ce n’est avec certaines zones rurales de pays du sud comme l’Inde par exemple. Reconnaître cela n’est pas jeter l’opprobre sur toute l’espèce Canis lupus.

Ceci étant dit, les travaux de J.-M. Moriceau n’en sont pas moins sujets à un débat ouvert. On peut s’interroger aussi sur les chances de réussite et la nécessité d’une comptabilité précise du nombre de morts liés au loup. En outre, l’auteur avance des résultats minorés, mais les éléments apportés pour soutenir cette thèse semblent confus. Il est également intéressant de voir les nombreuses pistes soulevées par les résultats statistiques et le dépouillement de certaines archives. La question de l’identité du prédateur retient particulièrement l’attention. L’existence du terme bête souligne bien l’aspect anormal de ces animaux et la question des hybrides chiens-loups est bien abordée, sans pour autant aller au fond des choses. Mais la matière historique le permet-elle ? Des pistes sont probablement à creuser.

Enfin, même si J.-M. Moriceau apporte plusieurs arguments à l’intérêt d’une telle étude, des inquiétudes légitimes peuvent voir le jour quant à l’utilisation stratégique par les acteurs anti-loups de ces travaux. Ce n’est pas le contenu en tant que tel qui représente une menace pour la protection du loup, mais plutôt l’instrumentalisation médiatique d’une information tronquée. Ainsi, suite à la parution d’un résumé du travail en cours de l’historien dans le magazine L’Histoire, la presse agricole a profité de la crédibilité de l’auteur pour asseoir un propos général faisant du loup un animal systématiquement dangereux : « Oui, le loup s’attaque à l’homme, c’est un fait historique » (Jura agricole et rural, 1er août 2005). De même, La Provence a publié sur son site un article faisant mention de 3000 attaques de loup sur des enfants à l’époque de Charles Perrault ! Ainsi, dans pareil cas de figure où l’auteur n’est pas en cause, rien de tel que de se rendre compte par soi-même et de lire directement le livre. Le débat peut ensuite être enrichi en ne laissant le terrain ni aux simplifications ni au dogmatisme.


Cet article a été publié dans La gazette des grands prédateurs - FERUS

Voir aussi : Le loup attaque l’homme. !!??

Souce des illustration : La peur du loup dans la presse à sensations (Collection privé - Sylvain Macchi)

P.-S.

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Notes

[1Le géographe Xavier de Planhol en apporte parfois l’illustration dans son livre Le Paysage animal (Fayard, 2004). Malgré la richesse du propos, quand il traite du loup, cet auteur perd toute retenue et crédibilité en raison de ses exagérations et de ses affirmations ouvertement anti-loups.

[2Kruuk H., 2005. Chasseurs et chassés. Relations entre l’homme et les grands prédateurs, Delachaux et Niestlé, Paris, 224 p.

[3Carbonne G., 2003. Les loups, Larousse, Paris, 216 p. Cet ouvrage n’est pas uniquement « un beau livre » bien illustré. A bien des égards, il complète et montre un aboutissement de la pensée plus poussé que son propos dans La Peur du loup (Découverte Gallimard, 1991).

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