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Histoire du méchant loup de Jean-Marc Moriceau - quelle contribution au débat sur les grands prédateurs ?

vendredi 21 septembre 2007, par Farid Benhammou

Présentation de la démarche de l’auteur et de l’ouvrage

Jean-Marc Moriceau est professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen et est un chercheur reconnu en l’histoire rurale en France. Son propos, qui peut être sujet à débat comme tout travail de recherche, n’est pas celui d’un militant anti-loup. Le présupposé de l’ouvrage peut se résumer ainsi : maintenant que la protection du loup est installée et ne doit plus faire débat au titre de la conservation de la biodiversité, essayons d’étudier le plus sereinement possible ce qu’il en est des attaques de loup sur l’homme et des loups anthropophages. Dès l’introduction, l’auteur prend donc des précautions concernant cette question sensible. Il affirme qu’il ne s’agit pas de faire un réquisitoire contre l’espèce mais d’aborder cette question sans tabou. Selon lui, la crédibilité d’un historien ne peut être remise en cause si ce dernier a travaillé rigoureusement à la vérification de ses sources avec un propos nuancé et ouvert. J.-M. Moriceau se propose de faire le bilan des travaux existants sur cet aspect sombre et controversé des rapports homme / loup. D’après lui, un peu plus de 3000 attaques qu’il a documentées constituent la base d’une réflexion allant du XVe au XXe siècle. Il établit ainsi dans l’ouvrage un dispositif statistique et cartographique. L’auteur s’est également intéressé à cette question car elle est révélatrice du fonctionnement des sociétés humaines et de la gestion des espaces ruraux à des périodes où les mondes sauvages et domestiques s’entremêlent. Il compte également apporter des éléments concernant l’importance dans les mémoires collectives de cette cause marginale de mortalité humaine (3000 cas sur des millions de morts violentes en raison de causes diverses sur près de cinq siècles).

Un huissier enfermé avec des loups ( 21 novembre 1909 )

Le cœur de l’ouvrage s’ouvre sur deux chapitres consacrés aux sources (chap. 1 et 2). L’auteur présente celles qui peuvent être crédibles dans la mesure où bons nombres ont été souvent exclus, trop hâtivement selon lui. Il souligne également les risques d’exagérations et d’amplifications surtout dans le cadre d’emballement « médiatique » via l’émergence des gazettes au XVIIe siècle annonçant l’avènement de la presse à sensation. Il revient également sur les registres paroissiaux de l’état civil tenus par les 40 000 curés du royaume avant la Révolution de 1789. Ils sont autant d’informateurs trop souvent dépréciés. Ces hommes d’église ont soigneusement consigné les morts liés au loup. Cela résulterait de l’impérative nécessité de justifier l’administration ou non des derniers sacrements à une époque où la société est très chrétienne. En effet, après la Révolution, la source de l’Etat civil laïc se tarit à ce sujet. Les quatre chapitres suivants égrainent un parcours chronologique allant de la Guerre de Cent ans à la Première guerre mondiale (chap. 3 à 6). En remettant les événements dans leur contexte, l’historien étudie les pics de prédations de loup sur l’homme en insistant sur leurs aspects très localisés dans le temps et dans l’espace. Il revient notamment sur les périodes troublées du royaume où les fléaux associés des guerres, de la peste et de la famine auraient favorisé l’émergence de comportements anthropophages chez des loups sains d’abord charognards, face à des populations miséreuses. A plusieurs reprises, il souligne également que ces comportements paraissaient déjà anormaux pour les paysans de l’époque, habitués à un animal craintif. C’est d’ailleurs pour cela que les épisodes régionaux d’attaques associent souvent le prédateur à une « bête ». Ceux-ci auraient été réguliers et présents dans différentes parties du territoire, pas seulement en période de trouble et pas uniquement avec la Bête du Gévaudan à laquelle J.-M. Moriceau consacre un chapitre détaillé. Le résultat de son enquête historique déplaira sûrement aux tenants de la thèse innocentant le loup car selon lui, il s’agirait de plusieurs loups hors du commun ayant frappé en deux temps principaux, l’un nationalement médiatisé (1763-1765) et l’autre beaucoup plus discret (1765-1767). La dernière période couvrant les XIX-XXe siècles annonce la fin de l’espèce et contraste par une forte réduction des attaques, pour quasiment disparaître à la fin du XIXe. Malgré tout, sur la totalité de la période, l’auteur avance l’hypothèse que son travail minore la réalité qui a dû concerner plus de victimes humaines, tout en admettant aussi la prudence nécessaire pour interpréter les données récoltées.

Soldats roumains dévorés par des loups ( 10 février 1901 )

Les deux chapitres suivants présentent une réflexion chronologiquement transversale sur l’espace et le temps des attaques. Le chapitre 7 tente de réaliser une géographie du « risque ». Sa typologie des attaques de loup insiste surtout sur les deux cas de figure les plus dangereux pour l’homme, les loups enragés et les loups anthropophages. Le chapitre 8 traite de la saisonnalité des attaques. Allant à l’encontre des idées reçues, les nuits d’hiver ne représenteraient pas le moment de prédilection d’attaques pour les loups anthropophages, saison où bétail et hommes sont peu souvent dehors. Au regard de sa base statistique, la période estivale serait la plus propice. Les besoins biologiques de l’espèce sont en effet particulièrement importants en cette saison d’élevage des petits. En revanche, les attaques de loups enragés ne répondent absolument pas à cette logique et seraient même davantage présentes en hiver, d’où probablement l’association entre l’hiver et la dangerosité des loups dans l’inconscient collectif.

P.-S.

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