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Du prédateur à la mascotte

Heureux comme un loup des Abruzzes

vendredi 19 novembre 2004

Au moment où la France relance l’abattage partiel jusqu’en 2008, gros plan sur le modus vivendi adopté par nos voisins italiens.

Dans le Parc national des Abruzzes - 43900 hectares, trente patelins de 300 à 800 habitants -, il y a des siècles que l’on a appris à vivre avec les loups. Sans problèmes. Sans gros incidents. Sans panique surtout. De cinquante à soixante-dix spécimens de Canis lupus italicus, 70 centimètres au garrot, peuplent aujour-d’hui ces montagnes qui s’étendent entre Rome et la mer Adriatique. Et les seules campagnes de presse sur ce sujet concernent la protection des loups, une espèce qualifiée depuis 1992 de « patrimoine de l’Etat ». Le 2 novembre dernier, le quotidien « la Repubblica » pleurait ainsi une « famille de loups écrasée par un train », narrant par le détail le triste sort de ce « papa-loup » et de cette « maman-loup », fauchés alors qu’ils portaient leur rejeton à la « découverte de son territoire ».

Quel est le secret de cette convivenza, cette vie en commun, entre l’homme et le loup ? Dans les zones montagneuses des Abruzzes, où domine la vieille culture pastorale fondée sur la transhumance des brebis, il y a belle lurette que l’on sait deux ou trois choses essentielles sur le célèbre prédateur.

  • Un : le loup n’attaque jamais l’homme ; cela ne s’est pas produit, en tout cas, depuis plus de cent ans.
  • Deux : les chiens sont les principaux alliés des bergers, pourvu qu’ils soient de grande taille, pas peureux et capables de rester immobiles près du troupeau même en cas de danger.
  • Trois : les brebis doivent être regroupées, la nuit, à l’abri de clôtures de 2mètres de haut. « Les techniques n’ont pas varié depuis des décennies : on ne pratique pas ici l’élevage "sauvage", et les brebis sont toujours accompagnées de chiens », confirme Duccio Centili, du WWF-Italie. Bien sûr, tout cela implique des primes à l’amélioration de la protection des troupeaux et des compensations économiques en cas d’incident, prises en charge par le gouvernement et l’Union européenne.

Mais le modus vivendi italien se base aussi sur d’autres ingrédients. Les médias répercutent depuis longtemps les campagnes de préservation des espèces animales en danger, comme l’« opération Saint-François », dans les années 1970, qui suscita un véritable mouvement d’opinion en faveur de la protection de la nature et déboucha sur des lois adéquates. Aujourd’hui, des sites internet comme Lupi, apprennent à « parler avec les loups » pour éviter des « dommages réciproques » entre l’homme et le grand prédateur. Les bénévoles du Gruppo Lupo Italia gardent un contact permanent avec les habitants des Abruzzes en leur expliquant que les loups sont « de pauvres bêtes inquiètes, des espèces de sans-logis » qui s’en prennent aux brebis surtout au printemps « après un long hiver où ils ont littéralement crevé de faim »... Et que si les loups se jettent sur les troupeaux, c’est faute de cerfs ou de chamois à se mettre sous la dent, d’où la nécessité d’une multiplication de ces espèces.

Le célèbre prédateur est devenu une véritable mascotte. Des agences spécialisées dans le trekking proposent de passer un « Noël 2004 avec les loups ». Des pubs essaient d’attirer les touristes au célèbre camping Lupi en bordure du Parc national. « Le secret du compromis historique italien avec les loups ? C’est tout bonnement que les populations méridionales sont traditionnellement plus tolérantes », soutient Luigi Boitani, professeur à l’université de Rome. Et de citer le seul cas d’ostracisme patent des Italiens envers les loups. C’était en 1939, sous Mussolini, lorsqu’une loi avait qualifié le prédateur « d’animal nocif à éliminer par tous les moyens ». Le loup fut alors, lui aussi, une victime du fascisme...

P.-S.

Transmis par Marcelle Padovani (© Nouvel obs)

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