Accueil > Les archives > « Gaymard, les loups sont dans la rue ! »

« Gaymard, les loups sont dans la rue ! »

lundi 8 novembre 2004, par Libération

Les grands hommes du Panthéon ont dû se retourner dans leur tombe. Quelque 2 000 personnes, souvent déguisées en animaux, hurlant à la mort tels des loups du haut en bas de la rue Soufflot, qui relie le jardin du Luxembourg au célèbre monument abritant les dépouilles de Victor Hugo, Emile Zola ou Jean Moulin. Du jamais vu. Il aura fallu l’abattage de deux loups en octobre et surtout la mort, le 1er novembre, sous les balles d’un chasseur, de Cannelle, la dernière ourse pyrénéenne (déplorée en Conseil des ministres par Jacques Chirac lui-même !), pour réveiller la fibre écologiste des Français. Et faire descendre dans la rue des dizaines d’associations de défense de l’environnement, mais aussi de simples particuliers scandalisés par le soutien apporté aux éleveurs et aux chasseurs par le ministre de l’Agriculture, Hervé Gaymard, et surtout par le ministre de l’Ecologie, Serge Lepeltier, qui s’est bien gardé de pointer le bout de son museau à la manifestation de soutien aux animaux sauvages.

« Loup, loup, loup... les hommes sont fous !... », « Gaymard ! T’es foutu, les loups sont dans la rue !.... » ou encore « Les éleveurs en ont rêvé, Lepeltier l’a fait ! » scandaient-ils samedi à Paris devant les grilles du Panthéon (où une couronne de fleurs dédiée « A nos amis les loups » avait été déposée). Au même moment, 200 autres défilaient à Nice et une centaine se rassemblait dans la Drôme, où une louve de 18 mois avait été abattue le 21 octobre par un agent de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage).

Il faut dire que les pouvoirs publics ont joué de malchance. Déjà fortement décrié par une partie de la population, leur « plan loup », qui autorise depuis l’été les agents de l’ONCFS à éliminer quatre loups (sur une population de 50 à 60) avant le 31 décembre afin de calmer des éleveurs de plus en plus énervés par les attaques de leurs troupeaux, a été diabolisé encore par le tir d’un chasseur sur l’ourse Cannelle. A première vue, les deux affaires n’ont rien à voir ; en réalité, elles se rejoignent dans un même mouvement de révolte contre le prédateur humain. D’où le succès de la manifestation du Panthéon.

Petit Chaperon rouge.

S’il n’y avait eu cette énorme faute de goût consistant à faire défiler au début du cortège de faux loups et de faux ours morts, tête en bas et pattes liées à deux bouts de bois portés par des hommes cagoulés, la manifestation parisienne aurait eu un côté bon enfant. Des enfants, justement, il y en avait beaucoup, choqués par la mort violente de tout ce qui peuple leur imaginaire. « Ne tuez pas les loups pour que les Petits Chaperons rouges existent encore ! » clamait ainsi une pancarte. Et beaucoup de jeunes aussi, à l’image de Fanny et Quentin, 17 ans, élèves d’un lycée agricole de Saint-Germain-en-Laye, perdus dans la foule, une bougie à la main. « C’est important de manifester car c’est notre patrimoine qui est en jeu », affirme le jeune homme, qui n’avait manifesté qu’une seule fois auparavant, contre la guerre en Irak. Quasiment pas de personnalités politiques (ou alors noyées dans la masse), mais au moins un « people », l’animateur de télévision Laurent Baffie, accompagné de son fils. « J’ai honte de vivre dans un pays où l’on tue des loups », dit-il. Un groupe d’adolescentes s’approche. « Pourquoi ne parlez-vous pas davantage des animaux dans l’émission d’Ardisson ? » Il explique : « Je le fais parfois, mais c’est coupé au montage, on n’est pas en direct. » A son côté, Alain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), parle haut et fort. Les oiseaux aussi sont en danger ? « C’est toute la biodiversité qui est en danger », affirme-t-il. Plantés sur le trottoir, deux Allemands en vacances regardent, bouche bée, les manifestants hurler à la mort. « On a l’habitude, chez nous, des manifs écologistes. Mais là, pour des loups et des ours, en France, ça fait beaucoup de monde !... »

« Génocide ».

« Tuer Cannelle, c’est un génocide au sens propre car c’est l’extermination d’une espèce, Lepeltier devrait démissionner, il est trop faible », affirme Alexandre, un spécialiste en communication venu manifester avec sa fille Alice, 8 ans. Comment les écologistes voient-ils la suite ? « Il va y avoir une avalanche de procès, notamment contre le chasseur (qui a tué Cannelle, ndlr) et l’organisateur de la battue, affirme le président du WWF-France, Daniel Richard. Le succès de cette manifestation prouve que nos élus ont tout faux. Une de nos études démontre que la conscience écologique des élus est 40 % inférieure à celle des citoyens. »

Les écologistes réclament surtout une politique vigoureuse de réintroduction de l’ours en France. La question est à l’étude depuis plusieurs années, mais rien de concret n’a été décidé. « C’est très triste que Cannelle soit morte mais cela va peut-être permettre d’ouvrir un débat sur le sujet et forcer les pouvoirs publics à faire enfin quelque chose », explique Arnaud Greth, président de Noé Conservation, association pour la sauvegarde de la biodiversité. « Il suffirait de réintroduire cinq ou six femelles et deux ou trois mâles dans les années qui viennent pour assurer la survie de l’ours dans les Pyrénées. »

P.-S.

Trés nombreuses photos dans "L’album de la meute"

Partager cet article :

Soutenir par un don