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Entretien avec le Professeur Luigi BOITANI

jeudi 31 mars 2005, par Marc SERRA

Lorsqu’en 1989, j’ai pris contact pour la première fois avec Luigi BOITANI [1], j’étais loin d’imaginer pouvoir un jour être reçu dans son bureau de l’institut de zoologie de l’Université de Rome. J’étais à l’époque persuadé d’être le seul “excentrique” français à m’intéresser aux loups, et à mille lieues de penser que ces derniers seraient un jour de nouveau présents dans nos montagnes.

Notre rendez-vous est fixé à 17h30, et malgré la grève des transports publics qui paralyse aujourd’hui complètement la “Città Eterna”, je parviens aux portes de l’institut de zoologie vingt bonnes minutes avant l’heure prévue. A aucun prix je n’aurais raté ce moment tant attendu.

Un peu fébrile mais néanmoins très motivé à l’idée de réaliser une interview auprès d’un des plus grands spécialistes du loup et biologiste de renom international, je n’en suis pas moins déterminé à mener à bien la mission que je me suis fixée depuis ma plus tendre enfance : “Apprendre davantage sur le loup pour mieux le défendre”.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant moi, montée au deuxième étage puis premier bureau sur la gauche. Je frappe à la porte sur laquelle figure le nom du Professeur BOITANI gravé sur une plaque en bois verni à côté d’une belle sculpture de loup.

Une poignée de mains franche, un regard direct et un sourire sympathique, c’est plus qu’il n’en faut pour me mettre à l’aise et faire disparaître en un instant toutes les appréhensions que j’aurais pu avoir à l’idée de cette rencontre.

Nous échangeons quelques formules de politesse, je lui montre la correspondance (tapée à la machine à écrire) que nous avons échangée il y a seize ans déjà et nous rions à l’idée de ne plus pouvoir dorénavant nous passer des ordinateurs, même pour protéger le représentant de notre passion commune : le loup.

Nous entamons rapidement une discussion passionnée dans laquelle les sujets s’enchaînent à une vitesse vertigineuse avant même d’avoir eu le temps de nous demander en quelle langue nous parlerons, ni même de mettre en marche l’enregistreur de poche que j’ai apporté en vue de me permettre plus tard une retranscription fidèle de ses propos.

Qu’importe, j’appuie sur le bouton “REC” de mon enregisteur et nous reprenons illico notre entretien sur la base des questions que j’ai soigneusement préparées à cet effet.

Quant à la langue, la question ne se pose déjà plus...nous parlons “loup”.

Entretien :

“Pour sauver les loups, il ne faut pas les considérer individuellement mais plutôt comme une entité” Luigi BOITANI.

Actuellement, quelle est la situation du loup en Italie en termes de population et de répartition géographique ?
L’aire de distribution est-elle unifiée ou existe-t-il encore des poches de localisation hermétiques sans couloir de migration ?

Il est difficile de donner un nombre exact d’individus et on peut seulement parler d’une estimation en ce qui concerne l’Italie.
Compte tenu du climat plutôt clément de notre pays, la technique de recensement basée sur le comptage des traces laissées dans la neige par les loups n’est pas très adéquate, contrairement à d’autres pays où les hivers sont plus rudes et plus longs.
On peut malgré tout considérer que la population de loups en Italie est de l’ordre de 500 à 700 individus répartis sur toute la chaîne des Apennins, du sud de la Calabre jusqu’aux Alpes, sans qu’il n’existe plus réellement de poche hermétique. Seule une zone située entre Avellino et Benevento (Région Campania) présente une continuité réduite des flux de migration.

En Italie son aire de distribution s’élargit chaque année davantage pour reconquérir son territoire originel. Cet élargissement a-t-il bientôt atteint ses limites, ou existe-il encore des territoires propices à une recolonisation viable ?

Cette reconquête s’effectue principalement vers les Alpes.
Pour le reste de l’Italie, la colonisation est dorénavant stabilisée.
Les Alpes italiennes, françaises, suisses et autrichiennes reste la région à plus fort potentiel de colonisation sur laquelle une importante population de loups pourrait encore s’installer.

Que pensez-vous des parcs à loups ? Y en a-t-il en Italie, et si oui où se trouvent-ils ?

Je pense qu’ils ont un rôle dans l’information et l’éducation du public et qu’ils peuvent répondre à sa curiosité tout en permettant de le sensibiliser aux problèmes de protection et de coexistence avec les activités humaines.
Mais selon moi, un trop grand nombre de parcs peut toutefois engendrer un phénomène de désintérêt de la part du public. Le Parc du Gévaudan fait selon moi figure de référence en France et la création d’autres parcs de ce genre ne devrait pas être envisagée sans une étude sérieuse sur le rôle et la place qu’ils doivent avoir auprès du public.
En ce qui concerne la création du Parc de St Martin Vésubie la décision de sa création n’a pas été un choix politique ni scientifique mais elle est le fait d’une initiative individuelle.

En Italie il y a au moins trois parcs à loups :
L’un se trouve à Arcidosso, sur le mont Amiata, à environ une heure et demie de Rome, un autre se trouve à Popoli, dans le Parc de la Maiella, dans les Abruzzes, et enfin un troisième doit ouvrir prochainement ses portes dans les Alpes italiennes.
Un très beau parc dédié à la protection du loup italien et bien sûr à l’éducation du public. Il se trouve à proximité de la frontière avec la France, dans le village de Entracque (Parco regionale delle Alpi Marittime) et sera jumelé avec le parc du Mercantour.
Pour en revenir au parc de St MartinVésubie, je ne suis pas persuadé de l’opportunité de ce projet et je m’étonne que l’on ait pu laisser s’échapper (!) une des nouvelles recrues, un loup venant de Lettonie. Je m’inquiète des conséquences que cela pourra avoir sur la protection et l’image des loups dans la région. Cette bévue risque d’amplifier la polémique à propos des théories (erronées) concernant la réintroduction artificielle des loups dans le Mercantour et donner de la substance à ses détracteurs.

Les loups solitaires des régions à fort peuplement humain en quête de nouveaux territoires, ou écartés d’une meute, se trouvent fréquemment, dans leurs déplacements, en contact avec des chiens domestiques (Canis lupus familiaris). Chiens errants ou retournés à l’état sauvage comme il en existe en Italie [2].
Or plusieurs loups tués accidentellement ou pas en Italie, présentaient, après analyse, des signes indéniables de métissage avec des chiens (ergots aux pattes postérieures).
Ces cas sont-ils isolés ou représentent-ils un réel danger pour l’espèce notamment dans les régions à faible brassage génétique parce que peu visitées par des migrateurs externes (poches géographiques) ou dans les territoires à faible densité ou en voie de colonisation comme c’est le cas en France ?.

C’est une bonne question car si les cas d’hybridation devenaient trop nombreux ils pourraient devenir un danger pour le patrimoine génétique de l’espèce. Dans l’Apennin septentrional il existe plusieurs cas répertoriés de “loups” au pelage noir et d’autres possédant des ergots aux pattes postérieures qui trahissent indéniablement un métissage avec le chien.
Les méthodes scientifiques de détermination d’une éventuelle hybridation basées sur les analyses génétiques ne sont fiables que jusqu’à la seconde génération. Pour les cas d’hybridations plus lointaines il est impossible de les mettre scientifiquement en évidence.

Actuellement nous n’avons pas d’estimation du nombre de ces “chien-loups” mais le fait est que ces animaux sont plus nombreux dans les zones où les populations de loups sont les plus isolées et où les contacts avec les chiens sont de fait les plus fréquents. Ce phénomène de croisement de ces deux sous-espèces est certainement assez fréquent en Italie, Espagne et Grèce et évidemment beaucoup plus rare en Alaska, au Canada ou en Sibérie.

Le phénomène des chiens retournés à l’état sauvage (je ne parle pas ici des chiens laissés en liberté par leurs maîtres ni des chiens errants) ne me semble pas avoir été étudié en France. Pouvez-vous me parler de ces animaux ? D’où viennent-ils, quelles sont leurs origines, quel est leur type morphologique, leur capacité de reproduction, leur mode de survie ?

Ces chiens sont en général des animaux de grande taille, robustes, résistants et qui sont particulièrement difficiles à observer, tout comme les loups. Ce sont en général des chiens de berger, des chiens de garde ou des chiens de chasse sans maître, qui se sont regroupés en meutes et qui vivent en liberté sans aucun contact avec l’homme.
Ils se nourrissent de déchets (dans les poubelles et les décharges isolées), mais aussi de charognes et de proies qu’ils attrappent (principalement des animaux domestiques, mais parfois aussi des proies sauvages).

Il y en a effectivement beaucoup en Italie mais la mortalité est extrêmement élevée chez ces animaux et ceci pour deux raisons :
La première est qu’ils habitent des régions montagneuses au climat particulièrement rude en hiver où il leur est souvent difficile de se procurer de la nourriture.
La seconde est que, malgré un taux de natalité supérieur à celui des loups, puisque les chiennes ont des chaleurs deux fois par an contrairement aux louves qui ne sont fécondes qu’une fois par an, les chiens sauvages n’élèvent pas leurs petits en meute. Les membres de la meute ne participent donc pas au nourrissage des chiots, alors que les loups eux collaborent ensemble au nourrissage et à l’éducation des louvetaux. Faute d’être alimentés suffisamment, seul un très faible pourcentage de ces chiots survit.
La permanence de ces meutes de chiens sauvages n’est donc pas le fait d’une reproduction viable mais plutôt d’un continuel renouvellement des populations par l’arrivée de nouveaux chiens sans maître, chiens abandonnés et chiens errants qui fuient la présence de l’homme et retournent à l’état sauvage.

Que pensez-vous de l’intérêt croissant porté actuellement à ces nouvelles races de chiens issues, à l’origine, du croisement d’un loup et d’un berger allemand : Chien-loup de Saarloos, Chien-loup Tchécoslovaque (races homologuées et reconnues par les instances cynophiles nationales et internationales FCI, SCC) ?.

Sono cani e basta”, ce sont des chiens, rien de plus. Malgré tout, ils pourraient représenter un danger pour l’espèce si un grand nombre de ces chiens venaient à se trouver en contact avec le loup sauvage et à se reproduire avec lui, ce qui n’est actuellement pas le cas. De plus, je pense qu’il serait dangereux qu’un public mal informé pense, en voyant ces chien-loups, qu’un loup sauvage peut être domestiqué. Ce qui est bien entendu complètement impossible.

Pour en revenir au Loup : Qu’est-il advenu de M-15, le jeune loup italien (Canis lupus italicus) trouvé blessé près de Parme, soigné puis relâché par votre équipe dans le Parc Naturel des Cents Lacs (Emilia) après avoir été équipé d’un collier émetteur GPS/GSM ?

Son cadavre a été retrouvé le 19 février, environ une semaine après sa mort, dans le Parco Naturele della Valle Pesio, Province de Cuneo, dans une zone proche de la frontière française où il avait déjà séjourné durant le mois d’octobre 2004 (comme cela a pu être vérifié grâce au suivi balisé par messages SMS).
L’équipe chargée de le localiser, s’étant trompée sur les fréquences (...), a mis une semaine pour retrouver le cadavre, en partie dévoré par les sangliers et les charognards.
Les causes de sa mort n’ont, de ce fait, pas pu être determinées avec certitude puisqu’il n’a été retrouvé que le crâne, une partie de la carcasse et le collier émetteur de M-15.
Le périple de ce dernier aura toutefois permis d’affirmer que le retour du loup dans le Mercantour et bien le fait d’une recolonisation naturelle venant d’Italie.

En Italie, avant la reconquête actuelle d’une bonne partie de son territoire originel, et de par une répartition initiale par poches (goulots d’étranglements), le loup d’Italie a dû survivre et se reproduire en situation de faible brassage génétique.
A-t-il développé de ce fait des particularités endémiques notables et peut-on considérer Canis lupus italicus comme une population particulière voire une sous-espèce du loup gris d’Europe (Canis lupus lupus) ?
Quelle(s) variation(s) génétique(s) et/ou morphologique(s) a-t-il développée(s) de par son isolement ?

On peut en tout cas considérer Canis lupus italicus comme une population endémique particulière. Le loup italien a un DNA mitochondrial unique mais ne présente pas de différence notable, au niveau morphologique, avec les autres représentants de canis lupus lupus si ce n’est qu’il est légèrement plus petit, tout comme le loup espagnol, et que son pelage a des nuances de couleurs plus rousses que les autres loups d’Europe.

Le Loup qui peuplait originellement la France (avant son éradication) était-il génétiquement et morphologiquement différent de Canis lupus italicus, et si oui en quoi était-il différent ?

On peut dire qu’il en était certainement très proche si ce n’est identique, considérant que la variabilité morphologique de l’espèce est, de toute façon, assez importante. Mais il a pu être, tout comme le loup slovène, un peu plus grand et/ou un peu plus gris que le loup italien.

La cohabitation du loup avec l’homme est, comme vous le savez, assez difficile en France, pour des raisons d’ordre culturel, social et économique. Pourtant le loup, grâce à son statut d’espèce protégée par la Convention de Berne, par la désertification des campagnes et le repeuplement des territoires par certaines espèces représentant des proies potentielles pour le loup mais aussi grâce à l’action conjointe des biologistes et des associations de protection de la nature, regagne peu à peu sa place dans nos montagnes.
Compte tenu de l’avance qu’a l’Italie en matière de coexistence d’Homo sapiens avec Canis lupus, quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux défenseurs du loup pour faciliter le retour viable du loup en France ?
S’opposer avec plus de vigueur au lobby de la chasse ? Informer plus précocement la population des régions susceptibles de voir réapparaître le loup ? Eduquer plus les jeunes et les moins jeunes ? S’investir davantage dans l’aide à la gestion du loup en relation au pastoralisme ?

Avant tout ne pas gaspiller d’énergie à essayer de convaincre ou à tenter de faire changer d’avis les chasseurs et les bergers anti-loups ! Par contre je suis persuadé qu’il faut effectivement mobiliser toujours plus le reste de la population qui, en France, semble être majoritairement pro loups comme ont pu le démontrer les manifestations qui se sont déroulées dans de nombreuses villes françaises suite à la décision du gouvernement de faire abattre quatre loups et après l’assassinat de Cannelle, la dernière ourse de souche pyrénéenne. En France, l’opinion publique est globalement en faveur du loup et c’est un gros atout !
Le Loup est une entité nationale et non pas locale, c’est donc avec l’ensemble de la population que le choix de l’avenir du loup en France doit être décidé. Car sinon nous pourrions aussi dire que la Tour Eiffel n’appartient qu’aux parisiens et à eux seuls, alors que ce symbole fait bel et bien partie du patrimoine national de la France, tout comme le loup.
Mais il faut aussi indéniablement faire preuve de souplesse, dans le sens qu’aucun loup n’est sacré. Ce qui est sacré c’est la survie de la population des loups en France. Ainsi il faut peut être trouver des compromis définissant quelles sont les zones où les populations de loups doivent être régulées et celles où l’on doit laisser les loups recoloniser les espaces vierges. Si certaines régions ont une faible densité de loups ce n’est pas important en soi, ce qui est important c’est qu’il y ait suffisamment de loups. Car une attitude trop rigide de la part des défenseurs du loup risquerait d’engendrer des résultats de type “tout ou rien” de la part des décideurs. En d’autres termes vous devez sans doute proposer une gestion raisonnée des populations de loups dans votre pays pour ne pas prendre le risque de les perdre tous. Car jusqu’à présent, le retour du loup en France, bien que fragile, peut être considéré comme un réel succès.


P.-S.

Voici donc le compte-rendu de mon entretien avec le professeur Luigi BOITANI dont j’ai tenté de retranscrire le plus fidèlement possible les réponses qu’il a donné à mes quelques questions.

De cet entretien je retiendrai deux idées-forces :
La première est que ce n’est que par la connaissance de l’espèce et la vulgarisation de ce savoir auprès du plus grand nombre de nos concitoyens que nous pourrons modifier l’image du loup à son avantage. Voltaire disait “Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres”. Eduquons, informons, faisons la lumière sur le loup afin de permettre à chacun de faire le bon choix quant au destin de cette espèce dans notre pays.
Pour ce qui est de la seconde, elle se résume à une phrase clé que Luigi BOITANI m’a livrée lors de notre entretien : “Pour sauver les loups, il ne faut pas les considérer individuellement mais plutôt comme une entité”, car en fin de compte c’est de la survie d’une espèce dont nous parlons et pas d’autre chose.

Pour finir je remercie le professeur Luigi BOITANI pour sa gentillesse et son accueil chaleureux lors de notre entretien.

Notes

[1Directeur du Département de Biologie Animale - Institut de Zoologie - Université La Sapienza de Rome, Italie

[2BOITANI, L. 1998. Il lupo : Elementi di biologia, gestione, rierca. P. 61 à 64. Doc. Tecnici. Inst. Naz. Fauna selvatica

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