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Dans la gueule du loup

mardi 19 décembre 2006, par homo lupus

Longtemps prédateur mythique, le loup est, aujourd’hui, redevenu une réalité dans les Alpes françaises. Réapparu au début des années 90, il est, de nos jours, considéré comme une véritable menace par la filière ovine, déjà fragilisée par la crise des marchés agricoles. Le pastoralisme doit s’adapter à cette nouvelle donne, ce qui implique de probables mutations pour les années à venir.

« Le loup est dans les Alpes et il y restera »

. J. Debayle, éleveur ovin-caprin, président du CERPAM (Centre d’Etudes et de Réalisations Pastorales Alpes Méditerranée) pendant 15 ans (1987-2001), exprime ainsi sa vision fataliste de la présence du loup dans l’arc Alpin. Et de poursuivre : « Comment s’organiser, au niveau de la filière ovine, pour éviter qu’il y ait des dégâts ? ».

De manière générale, ce témoignage soulève le problème suivant : quelle place peut-on réserver au loup dans le système pastoral ovin en région Provence Alpes Côte d’Azur (PACA) ? Et à quel prix ?

Le pastoralisme en quelques mots

En France, le pastoralisme, défini comme « activité d’élevage utilisant de vastes surfaces herbagères peu productives ou en pacages collectifs », est présent essentiellement dans les massifs montagneux. Représentatif du mouvement « développement durable », cette activité se maintient : elle concerne aujourd’hui près de 60 000 exploitations, 4 millions d’hectares, 1/5 du cheptel français et emploie l’équivalent de 88 000 actifs à temps plein dont 7 200 salariés.

Dans la région Provence Alpes Côte d’Azur, la Surface Agricole Utile (SAU) utilisée par le pastoralisme est de 650 000ha dont 380 000 ha d’alpage et 270 000 ha de parcours. Le pastoralisme concerne 2 000 exploitations ovines, soit 630 000 brebis, et 1 000 exploitations bovines, soit 21 000 vaches allaitantes. Dans cette région, la surface fourragère principale se répartit en prairie permanente (17%), fourrages (12%) et parcours (71%). Le département des Alpes-de-Haute-Provence compte environ 200 000 ha de surfaces pastorales dont 119 000 ha d’alpage.

Le pastoralisme et les prédateurs

Le retour des grands prédateurs, comme le loup, s’est fait sur des territoires montagnards fragiles sur les plans socio-économiques. L’activité pastorale est un élément écologique de gestion de la montagne et de ses paysages. Le pastoralisme permet une ouverture des milieux favorables à la faune et à de nombreuses espèces végétales menacées par l’envahissement des arbres. Il maintient un tapis végétal particulièrement riche et une mosaïque paysagère favorable aux ongulés sauvages, aux grands rapaces… Il a été encouragé dans le cadre de mesures agri-environnementales à « reconquérir les espaces embroussaillés pauvres en biodiversité et menacés par les incendies ».

Le retour du loup

Présent dans le Mercantour dès 1992, le retour du loup ne fut officiel qu’en 1994. Il est prouvé que les loups sont capables d’effectuer des migrations sur de grandes distances ; cependant entre réintroduction ou migration naturelle depuis l’Italie, le mystère plane toujours. La population de loups augmente de 20% par an. De nos jours, elle atteint environ le nombre de 150 loups sur l’arc alpin. Ce super-prédateur est un réel problème pour le pastoralisme.

L’élevage ovin, majoritaire dans les zones sud-alpines, est le principal concerné par la présence du loup (dans les Alpes, la moitié du cheptel ovin au pâturage fait désormais face au loup l’été). Les indemnisations ne permettent de panser que les préjudices matériels. En effet, la prédation a des conséquences directes, mais aussi des conséquences indirectes, graves pour l’exploitation (avortements des brebis, stress entraînant des difficultés de conduite du troupeau et d’engraissement…) et elle accroît la charge de travail du berger. La prédation du loup peut-être lourde localement et difficilement supportable par les bergers et les éleveurs.

Les effets du loup sont non seulement néfastes pour les activités d’élevage mais aussi pour l’environnement, notamment la protection des sols. Le rassemblement des troupeaux la nuit, peut provoquer une concentration de déjections et ainsi l’apparition d’espèces nitrophiles comme les orties. De plus, une forte érosion, liée aux déplacements quotidiens, est observée sur les sentiers et au niveau du parc de nuit. Protéger le loup ne reviendrait-il pas à exclure les éleveurs de la montagne et à sacrifier son entretien par l’activité pastorale ?

Le loup est un problème structurel pour l’élevage ovin de la région PACA et par son expansion géographique risque de l’être à l’échelle nationale, dans des zones plus sensibles.

L’élevage ovin du Sud-Est a su mieux résister que la plupart des grandes régions ovines françaises, qui ont connu une décroissance continue de leur cheptel brebis viande. Cette capacité de résistance s’est appuyée notamment sur des combinaisons originales entre taille des troupeaux, performances zootechniques, redéploiement pastoral et positionnement par rapport au second pilier de la PAC. Mais, ces équilibres restent fragiles et dépendants entre autres de l’évolution des réglementations et de la conjoncture du marché mondial qui pèsent sur le secteur ovin.

Le schéma triptyque de protection : une solution…

Avant l’arrivée du loup, le berger en alpage était le seul travailleur permanent sur le troupeau. Il était assisté par des éleveurs qui venaient sur l’estive pour certaines tâches (tri des animaux,…). Les fonctions assurées par le berger étaient la gestion de la ressource pastorale, la gestion sanitaire des animaux, l’intendance, et enfin, la gestion des relations avec les autres usagers de l’espace (chasseurs, randonneurs, etc.). Il s’appuyait sur un jeu d’équipements pastoraux définis pour cette organisation au pâturage.

L’arrivée du loup dans la très grande majorité des alpages, s’est traduite par une fonction supplémentaire, la protection du troupeau. Cette fonction se décompose en diverses tâches, liées aux déplacements, à la surveillance au pâturage, à la chôme et surtout à la couchade. Il ne faut pas oublier le stress du berger, pendant la nuit, lié aux attaques. Cet accroissement de travail a été estimé à 26 h par semaine en moyenne sur 6 mois de pâturage, soit environ 1,7 h par agneau produit. Pour faire face à ces nouvelles tâches, un nouveau travailleur permanent a été mobilisé sur l’alpage, l’aide berger, financé dans le cadre du programme LIFE. D’autres moyens tels que les parcs de nuit et les chiens de protection ont aussi été mis en place.

… mais des difficultés persistent.

La mise en place de ces parcs de nuit demande du temps de travail supplémentaire. Les filets destinés au regroupement des troupeaux sont vite dégradés. De plus les quartiers de pâturage trop éloignés sont abandonnés et le temps de marche est augmenté. Le temps de pâture diminue ainsi et l’état corporel est dégradé. L’arrivée des chiens de protection ne se fait pas sans difficulté. Leur dressage est difficile, cela demande du temps et de la motivation. Cela pose également le problème de leur intégration dans le troupeau et avec le voisinage.

Un éleveur ovin était convoqué le 26 octobre au tribunal. En effet, le 5 juin dernier, son chien de protection de type Patou a mordu un randonneur sur un alpage de haute Maurienne. La victime a attaqué l’éleveur, propriétaire du chien, en justice. Il a réclamé 1 500€ de préjudice tandis que le président du tribunal a sollicité 500€ d’amende avec sursis.

Désormais, le problème est celui de la cohabitation en montagne entre tous les utilisateurs. Est-il encore possible d’aller partout en montagne sans aucune limitation ? Ce problème de fond nous concerne tous. La présence du loup, voulue par la société, impose désormais à celle-ci de nouvelles règles et de nouveaux comportements.

La dépendance économique liée aux mesures de soutien contre les attaques et le constat de dégradation de leurs conditions de travail conduit les éleveurs à considérer négativement leurs situations et l’avenir de l’élevage local.

Quelle va être l’évolution du rapport loup/pastoralisme ?

La propagation du loup pourrait se faire sur tout le territoire : il a déjà colonisé les Pyrénées dès 1996, la Lozère, et son expansion pourrait se développer. Le problème pourrait s’étendre à d’autres types d’élevage, notamment les bovins, dont la puissance du lobby n’est pas à négliger.

Devant un tel contexte, J. Debayle souligne l’importance de renforcer la solidarité entre les différents acteurs du pastoralisme face au problème du loup. « Nous n’avons pas d’autres choix que de nous adapter à sa présence ».

Néanmoins, il est nécessaire d’améliorer les systèmes pastoraux et de se pencher sur le problème de la régulation de ce prédateur. En effet, les éleveurs ne possèdent pas actuellement des moyens législatifs suffisants pour se défendre contre le loup. Un modèle plus souple de régulation par tir de défense, tel qu’il existe en Suisse pourrait-il s’appliquer en France ? Est-ce d’autre part du ressort des bergers de réguler le loup ? N’est-il pas possible de réhabiliter le métier de louvetier dans le cadre d’un plan de gestion de l’espèce ?

GUILLEM Richard
Ingénieur agronome

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